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Probo Koala : 17 morts, 152 millions € versés par Trafigura

Port d'Abidjan : vingt ans après le Probo Koala, le trafic de déchets a changé de forme

Dans la nuit du 19 au 20 août 2006, le Probo Koala déchargeait au port d’Abidjan des centaines de tonnes de déchets chimiques, ensuite déversées par camions sur une quinzaine de sites de la ville. Bilan officiel : dix-sept morts, et plus de 100 000 personnes présentées dans les structures de santé selon le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE).

Vingt ans plus tard, des experts de l’ONU constatent que les victimes attendent toujours justice. Et une échéance européenne fixée au 21 novembre 2026 rouvre le débat sur les déchets que l’Europe expédie hors de ses frontières.

Ce qui s’est passé à Abidjan en 2006

Le navire-citerne, battant pavillon panaméen, propriété d’une compagnie grecque et affrété par le négociant Trafigura, transportait les résidus d’un lavage à la soude caustique effectué à bord. L’opération visait à « nettoyer » un produit pétrolier soufré bon marché, le naphta de cokéfaction, pour le revendre sur le marché ouest-africain.

La composition des résidus en dit long : soude caustique, mercaptans, hydrocarbures saturés en hydrogène sulfuré, composés phénoliques.

Ces déchets avaient d’abord été proposés au port d’Amsterdam. L’entreprise néerlandaise chargée du traitement a révisé son tarif après analyse — de 27 à 1 000 euros le mètre cube selon plusieurs sources. La cargaison a été rechargée et le navire a quitté les Pays-Bas.

À Abidjan, les résidus ont été confiés à une société locale dépourvue des installations requises, puis déversés à l’air libre : décharge d’Akouédo, abords d’Abobo, ravins de Yopougon, zones résidentielles. Le Premier ministre d’alors, Charles Konan Banny, a ouvert les hôpitaux et décrété la gratuité des soins. L’Institut national d’hygiène publique a recensé 43 492 cas d’empoisonnement confirmés et 24 825 cas probables.

Une précision s’impose sur les chiffres : le tonnage varie selon les sources — 528 mètres cubes selon les documents de l’affréteur, environ 530 tonnes selon le rapport de mission du secrétariat de la Convention de Bâle, « plus de 500 tonnes » dans la plupart des reprises. Le nombre de sites oscille entre douze et dix-huit. Le bilan de dix-sept morts est, lui, constant dans les sources officielles.

Ce que le Probo Koala a laissé sur le terrain

Un point mérite d’être posé, car il évite un contresens fréquent lors des commémorations. En 2018, le PNUE a publié les résultats d’un audit environnemental indépendant des sites concernés.

Cet audit concluait qu’aucun des sites de déversement ne présentait alors une contamination dépassant les seuils ivoiriens au point d’exiger une nouvelle opération de dépollution liée à l’événement de 2006. Le PNUE recommandait néanmoins de poursuivre la surveillance de certains problèmes environnementaux et des impacts sanitaires.

Commémorer le Probo Koala ne revient donc pas à dire qu’Abidjan est resté dans son état de 2006. L’enjeu contemporain porte sur la mémoire, la réparation, la prévention et la gouvernance des déchets dangereux.

Un dossier judiciaire qui n’est pas clos

C’est l’élément le plus significatif de cet anniversaire. En juillet 2026, des experts des Nations unies ont publié une déclaration constatant que, vingt ans après, des milliers de victimes continuent de réclamer justice, réparation et recours effectifs.

Leur formulation est directe : les dirigeants de Trafigura, dont son ancien président-directeur général Claude Dauphin, décédé depuis, se seraient « acheté une sortie de la responsabilité » par des règlements financiers conclus avec la Côte d’Ivoire et d’autres parties. Les experts relèvent également que les autorités néerlandaises ont laissé le navire quitter le port en violation des lois applicables.

En 2007, l’État ivoirien et Trafigura avaient conclu un accord amiable : 152 millions d’euros versés pour le nettoyage des sites et l’indemnisation des victimes, en échange de l’abandon des poursuites. Un tribunal néerlandais a par ailleurs condamné l’entreprise le 23 décembre 2011.

Les poursuites ont été engagées dans quatre juridictions — Côte d’Ivoire, France, Royaume-Uni, Pays-Bas — sans qu’aucune n’aboutisse à une reconnaissance pleine de responsabilité assortie de réparations jugées suffisantes par les victimes. La fragmentation des compétences entre État du pavillon, État de l’affréteur, État d’exportation et État de destination reste un obstacle structurel.

Le droit existait déjà, et il existe toujours

Deux instruments encadraient la matière au moment des faits. La Convention de Bâle, adoptée en 1989, régit les mouvements transfrontières de déchets dangereux par des obligations de notification, de contrôle et de consentement. La Convention de Bamako, adoptée en 1991 et entrée en vigueur en 1998, va plus loin : elle interdit l’importation en Afrique de déchets dangereux, y compris radioactifs, originaires de pays non africains.

Les flux illicites ont pourtant perduré. Les raisons sont documentées : laboratoires d’analyse portuaires peu nombreux, effectifs douaniers insuffisamment formés à la détection des substances dangereuses, sanctions rarement dissuasives.

L’obstacle n’est donc pas normatif. Une interdiction sans capacité de contrôle au point d’entrée reste une déclaration.

Le rendez-vous du 21 novembre 2026

Un changement réglementaire européen donne à cet anniversaire une actualité concrète. À partir du 21 novembre 2026, les pays de l’Union européenne n’auront plus le droit d’exporter des déchets plastiques vers des pays non membres de l’OCDE, sauf dérogation. Les pays importateurs souhaitant en bénéficier devront démontrer leur capacité à les traiter de manière écologiquement rationnelle.

Six États africains sont candidats à cette dérogation : l’Égypte, Maurice, le Maroc, le Niger, la Tunisie et le Togo.

Cette liste illustre l’ambivalence du sujet. Le traitement et le recyclage des déchets constituent un secteur d’activité réel, pourvoyeur d’emplois et de revenus sur le continent : refuser tout flux entrant reviendrait à priver ces filières de matière première.

Mais la dérogation repose sur une démonstration de capacité — exactement ce qui manquait à Abidjan en 2006. La question posée aux six candidats n’est pas de savoir s’ils veulent importer, mais si leurs installations et leurs contrôles sont à la hauteur de ce qu’ils s’engagent à traiter.

Ce que vingt ans ont changé, et ce qui demeure

Le trafic n’a pas disparu, il a changé de forme. Du fût de résidus chimiques, il est passé au conteneur — et notamment aux déchets électroniques, dont la frontière avec le matériel d’occasion destiné au réemploi est difficile à établir au point de contrôle. Les ports africains sont en première ligne d’une distinction que peu d’entre eux ont les moyens d’opérer.

Le premier enseignement reste économique. Le déversement d’Abidjan n’était pas un accident mais un arbitrage de coût : traiter en Europe revenait cher, se débarrasser ailleurs revenait moins cher. Tant que cet écart de prix existe, l’incitation demeure.

Le second est une question de capacité, et il vaut aussi pour les déchets produits sur place. Abidjan génère aujourd’hui environ 5 000 tonnes de déchets par jour. Le traitement des déchets importés ne se sépare pas de celui des déchets locaux : c’est la même infrastructure, les mêmes personnels, les mêmes budgets.

Pour la diaspora ivoirienne, cet anniversaire ravive une mémoire précise — celle d’une odeur, d’hôpitaux débordés, de quartiers comme Akouédo dont les habitants racontent encore cette nuit-là. Il rappelle aussi que la réparation, dans ce dossier, s’est mesurée en règlements amiables plutôt qu’en décisions de justice.

Les textes de référence sont publiés par le secrétariat de la Convention de Bâle.

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