L’Inde a conclu sur l’exercice 2025-2026 des accords de long terme portant sur 2,5 millions de tonnes de phosphates transformés en provenance du Maroc. La crise du détroit d’Ormuz, qui a immobilisé seize navires d’engrais à destination du marché indien en juin 2026, a transformé une diversification commerciale en impératif de sécurité alimentaire.
Ormuz n’est pas seulement un détroit pétrolier
Quand une crise éclate autour d’Ormuz, l’attention se porte sur le pétrole et le gaz. Le Golfe est pourtant aussi un centre majeur de production d’engrais et des matières premières qui servent à les fabriquer : urée, ammoniac, soufre transitent directement ou indirectement par ce passage.
En juin 2026, seize navires à destination de l’Inde ont été immobilisés dans la zone, selon les chiffres attribués au ministère indien des Engrais. Huit transportaient environ 330 000 tonnes d’urée, quatre quelque 257 000 tonnes de DAP, un de l’ammoniac et trois environ 110 000 tonnes de soufre. Les cargaisons arrivaient au moment le plus sensible du calendrier agricole indien.
C’est la particularité de ces produits : un engrais doit arriver à une étape précise du cycle de culture. Un retard de quelques semaines ne se rattrape pas — la perte de rendement est acquise pour la campagne. Un contrat solide ne livre rien si le navire ne passe pas.
Un marché de 67,7 millions de tonnes par an
La taille du marché indien explique l’urgence. Les besoins totaux en engrais du pays pour l’exercice 2025-2026 ont été évalués par le gouvernement à 67,718 millions de tonnes, contre 64,943 millions l’exercice précédent, soit une hausse d’environ 4 %. L’industrie domestique ne couvre pas cet appétit, en particulier sur les engrais phosphatés et potassiques.
New Delhi subventionne massivement ces intrants pour maintenir des prix accessibles aux exploitants. Chaque flambée du cours international se traduit donc soit par une hausse répercutée aux agriculteurs, soit par une dépense publique supplémentaire. Sécuriser l’approvisionnement est autant une affaire budgétaire qu’une affaire agricole.
Le Maroc, pilier de la stratégie indienne sur les phosphates
Dans ce dispositif, le Maroc n’est plus un fournisseur d’appoint. Les accords de long terme signés sur 2025-2026 portent sur 2,5 millions de tonnes de DAP et de TSP en provenance du royaume, à comparer aux 3,1 millions de tonnes de DAP contractées avec l’Arabie saoudite, aux 3,01 millions de tonnes de DAP et NPK venues de Russie et aux 250 000 tonnes de MOP achetées à la Jordanie.
Le royaume doit cette place à un choix industriel ancien : il a cessé depuis longtemps de se contenter d’exporter de la roche phosphatée pour produire de l’acide phosphorique et des engrais formulés selon les marchés. C’est cette transformation locale qui permet aujourd’hui de signer des contrats en millions de tonnes de produits finis — et non en cargaisons de minerai brut.
La diversification africaine a une limite : le soufre
Le raisonnement a pourtant un angle mort. Fabriquer des engrais phosphatés exige du soufre, dont le Golfe est un fournisseur mondial majeur, et le Maroc en importe une part importante. Acheter du DAP marocain permet à l’Inde de contourner le risque sur le produit fini, pas de sortir la chaîne entière de l’exposition à Ormuz.
Le principe vaut au-delà du cas marocain : quatre fournisseurs différents dont les cargaisons empruntent le même corridor maritime ne constituent pas une diversification. La sécurité d’approvisionnement se joue sur toute la chaîne de valeur — origine du gaz, du soufre, de l’ammoniac — et pas seulement sur le pays où le produit final est acheté.
Ce que l’Afrique peut réellement capter
Plusieurs pays du continent disposent des ressources nécessaires : l’Égypte a une industrie d’engrais azotés et phosphatés, l’Algérie dispose du gaz et de projets de production. Aucun contrat indien confirmé ne les concerne à ce stade — l’ouverture est une opportunité, pas un acquis.
Car l’avantage géologique ne se convertit pas mécaniquement en parts de marché. Les producteurs africains restent en concurrence avec la Russie, le Canada, la Jordanie et l’Asie centrale, et l’Inde n’achètera pas la résilience à n’importe quel prix. Coût du fret, qualité des ports, fiabilité contractuelle : la bataille se jouera autant sur les quais que dans les mines. C’est le même verrou logistique qui pèse sur l’approvisionnement alimentaire du continent.
Reste la question la plus inconfortable. L’Afrique affiche une des plus faibles utilisations d’engrais au monde, et une demande asiatique de cette ampleur peut orienter les capacités nouvelles vers l’exportation pendant que les agriculteurs du continent restent sous-fertilisés. Devenir le fournisseur d’engrais de l’Asie tout en important sa propre insécurité alimentaire serait un mauvais échange — d’autant que les prix alimentaires mondiaux restent à leur plus haut niveau depuis trois ans. L’arbitrage appartient aux gouvernements : utiliser les contrats de long terme comme levier de financement de capacités qui serviront aussi les marchés régionaux.
New Delhi ne quitte pas le Golfe
Il serait faux de lire cette recomposition comme un abandon du Moyen-Orient : l’Arabie saoudite reste le premier fournisseur contractuel de l’Inde sur le DAP. L’objectif n’est pas de remplacer une origine par une autre, mais de cesser d’être captif d’un seul passage maritime — un risque que l’Organisation mondiale du commerce avait signalé dès les premières tensions. Les données sur les besoins et les contrats indiens sont publiées par le Press Information Bureau du gouvernement indien.








