Trois projets de terres rares et de minerais critiques au Malawi — Kangankunde, Kasiya, Songwe Hill — se positionnent désormais explicitement sur les marchés américain, européen et japonais. Aucun n’est encore entré en production. Et les chaînes de valeur en construction placent l’étape de transformation la plus rémunératrice hors du Malawi, alors même que Lilongwe a interdit en 2025 l’exportation de minerais bruts.
Trois projets de terres rares au Malawi, un même positionnement
L’australien Lindian Resources a rappelé le lundi 10 août 2026 l’intérêt de plusieurs marchés occidentaux pour son projet de terres rares Kangankunde, dont la mise en service est attendue au quatrième trimestre 2026. La société vise une production d’environ 20 000 tonnes de concentré de monazite par an et fait état d’une demande soutenue d’utilisateurs finaux aux États-Unis, en Europe et au Japon. Il s’agit d’une déclaration de l’entreprise : aucun contrat ferme n’a été rendu public.
Le deuxième actif, Kasiya, combine graphite et rutile avec un potentiel en terres rares. Son opérateur, l’australien Sovereign Metals, a annoncé début juillet vouloir orienter la production vers les États-Unis et leurs alliés. L’entreprise présente le gisement comme le deuxième plus grand dépôt de graphite en paillettes au monde — une matière première des anodes de batteries lithium-ion. Des discussions sont engagées avec le négociant Traxys et le japonais Mitsui & Co.
Le troisième, Songwe Hill, est porté par Mkango Resources, qui construit une chaîne intégrée reliant la future mine à une usine de séparation implantée à Puławy, en Pologne.
Un secteur qui part de très bas
L’ampleur du basculement annoncé mérite d’être mesurée. Le secteur extractif malawite pèse aujourd’hui autour de 1 % du produit intérieur brut. Le gouvernement affiche l’objectif de porter cette contribution à 10 %.
Cette cible circule toutefois avec deux horizons différents selon les publications : 2030 dans les communications récentes, 2063 dans des projections de la Banque mondiale reprises en octobre 2025. L’écart n’est pas anecdotique. Entre un décuplement en quatre ans et le même décuplement en quarante ans, ce n’est ni la même politique publique ni la même crédibilité — et nous n’avons pas pu trancher entre les deux à partir des sources disponibles.
Le paradoxe de la transformation locale
C’est ici que le dossier devient intéressant. En 2025, le Malawi a rejoint la liste des pays africains interdisant l’exportation de minerais bruts, avec l’objectif affiché d’imposer une valeur ajoutée locale. Or les montages qui se dessinent conduisent la matière malawite vers des installations de traitement situées en Europe, ou orientées vers le marché américain.
Le cas de Mkango est le plus explicite : la séparation des terres rares, étape technologiquement la plus exigeante et la plus créatrice de valeur, est prévue en Pologne. Celui de Lindian l’est moins directement, mais un concentré de monazite reste un produit intermédiaire, dont l’essentiel de la valorisation intervient en aval.
Interrogée en octobre 2025 sur les nouvelles règles de transformation locale, Lindian avait indiqué que le développement de Kangankunde n’en était pas affecté. La formulation suggère que le concentré échapperait à la définition du « minerai brut » retenue par les autorités — ce qui viderait la mesure d’une partie de sa portée pour la filière des terres rares. Cette lecture est la nôtre : le texte réglementaire malawite n’a pas été consulté.
De l’argent public américain, en petites doses
Le soutien occidental existe, mais son volume mérite d’être rapporté aux besoins. Mkango a obtenu un financement remboursable de 4,6 millions de dollars de la Development Finance Corporation américaine. La société prévoit par ailleurs de regrouper ses activités avec Crown PropTech Acquisitions pour accéder à une cotation au Nasdaq, sous réserve de finalisation.
À titre de comparaison, le coût du seul projet Kasiya a été réévalué à 727 millions de dollars en avril 2026. Le financement public américain relève donc davantage du signal politique que de l’apport décisif : la bascule vers les marchés occidentaux se joue surtout par les contrats de vente et l’accès aux places financières. C’est le même décalage que lorsque la valeur d’une ressource échappe au pays qui l’extrait.
L’arrière-plan est connu. Le G7 s’est engagé à ramener sous 60 % d’ici 2030 sa dépendance à un fournisseur unique extérieur au groupe pour les terres rares et les aimants permanents. La Chine domine ces chaînes de valeur et a durci ses restrictions à l’exportation.
Ce qui reste à prouver
Aucun des trois projets ne produit encore. Le calendrier de Kangankunde — quatrième trimestre 2026 — est le plus proche, mais les glissements sont la norme dans le secteur.
Le retrait de Rio Tinto de l’opération de Kasiya illustre par ailleurs que l’intérêt stratégique ne vaut pas engagement industriel. Actionnaire à 18,2 % de Sovereign Metals, le groupe a renoncé à son option de devenir opérateur de la future mine, abandonnant du même coup ses droits exclusifs de commercialisation sur 40 % de la production annuelle. C’est ce désengagement qui a paradoxalement permis à Sovereign de réorienter librement sa stratégie commerciale vers Washington et Tokyo.
Le Malawi n’est pas seul sur ce créneau. L’Angola, avec le projet Longonjo de Pensana, et la Namibie se positionnent également sur les terres rares lourdes — dysprosium et terbium — dont l’approvisionnement demeure presque intégralement chinois. Le schéma rappelle celui d’autres filières où la matière première part brute et revient transformée.
Pour Lilongwe, l’enjeu des prochains mois n’est donc pas d’attirer l’attention : elle est acquise. Il est de convertir cette attention en recettes fiscales, en emplois qualifiés et — si la politique de transformation locale doit avoir un sens — en capacités de traitement installées sur le sol malawite.








