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Afrique de l’Ouest : 100 milliards $ à mobiliser par an

Siège de la Banque africaine de développement à Abidjan

L’Afrique de l’Ouest doit mobiliser entre 90 et 100 milliards de dollars par an pour tenir ses objectifs de développement, selon les Perspectives économiques régionales 2026 de la Banque africaine de développement. Mais la BAD refuse de traduire ce chiffre en pénurie de capitaux. Son diagnostic porte sur l’intermédiation : le problème n’est pas le volume d’eau dans le réservoir, c’est la tuyauterie.

Ce que l’Afrique de l’Ouest doit mobiliser, et pourquoi elle n’y arrive pas

Le montant donne la mesure du retard : 90 à 100 milliards de dollars supplémentaires chaque année pour financer infrastructures, services publics, transition énergétique et transformation productive.

Or l’investissement total régional stagne autour de 23 à 24 % du produit intérieur brut — environ dix points de moins que dans plusieurs économies à revenu intermédiaire qui ont accéléré leur industrialisation. La croissance, elle, se tient : 4,8 % en 2025, 4,7 % attendus en 2026, portée par l’agriculture, l’agro-industrie, les mines, les hydrocarbures et l’investissement public dans l’énergie et les transports.

C’est précisément ce décalage qui intéresse la BAD. Une région peut croître honorablement et investir insuffisamment. Un taux de croissance ne dit rien de la capacité à transformer l’épargne disponible en capital productif.

Premier tuyau : des recettes faibles et mal converties

Le premier blocage est budgétaire. La pression fiscale reste faible dans une grande partie de la région, notamment au sein de l’Union économique et monétaire ouest-africaine.

Cela ne signifie pas que personne ne paie. Une part considérable de l’activité se déroule dans l’informel — qui représenterait 91,6 % de l’emploi régional. Petits commerçants, transporteurs, artisans et exploitants agricoles s’acquittent souvent de taxes locales et de prélèvements divers sans que ces flux nourrissent le budget national. Élargir l’assiette ne peut donc pas se résumer à multiplier les contrôles sur les acteurs les plus faciles à atteindre : la BAD insiste sur la modernisation des administrations, la numérisation de la collecte et la suppression des exemptions inefficaces.

La seconde difficulté surgit après la collecte. À l’échelle du continent, l’efficacité de l’investissement public est évaluée à 0,59 : l’équivalent de 41 dollars sur 100 engagés ne se convertit pas en capital réellement productif. Ce score porte sur l’Afrique dans son ensemble, pas sur la seule Afrique de l’Ouest — mais il donne l’ordre de grandeur de la déperdition entre le budget voté et l’ouvrage livré.

La conséquence politique est directe. Réclamer davantage d’impôts ou de financements extérieurs sans réparer la chaîne de dépense revient à augmenter le débit dans un système qui fuit.

Deuxième tuyau : une épargne longue qui finance des besoins courts

La région dispose de fonds de pension, d’assureurs, de banques et de gestionnaires d’actifs qui collectent une épargne substantielle. Ces institutions devraient pouvoir financer des investissements dont la durée correspond à celle de leurs engagements.

Dans les faits, une large part de cette épargne reste placée en titres publics de courte maturité. Les États empruntent pour financer leur budget courant ; les projets industriels, agricoles, énergétiques et logistiques peinent à trouver des capitaux longs.

À l’échelle continentale, les Perspectives économiques en Afrique 2026, présentées en mai à Brazzaville, chiffrent l’ampleur du phénomène : les investisseurs institutionnels africains — fonds de pension, assureurs, fonds souverains — gèrent environ 4 000 milliards de dollars d’actifs, dont moins de 2,7 % vont aux infrastructures et aux secteurs productifs du continent. L’épargne africaine existe ; elle ne finance pas l’Afrique.

À cela s’ajoute un problème de collecte : le taux de bancarisation de l’UEMOA est retombé à 25,2 % après la fermeture de millions de comptes dormants.

Pourquoi 2,7 % seulement — et pourquoi ce n’est pas de l’aveuglement

Il faut prendre au sérieux les raisons pour lesquelles les institutionnels africains n’investissent pas chez eux. L’analyse qui suit relève de la rédaction, pas des conclusions du rapport.

Trois obstacles reviennent. D’abord la réglementation : de nombreux codes des assurances et statuts de caisses de retraite plafonnent les actifs non cotés ou illiquides. Ensuite la rareté des projets bancables — un fonds de pension ne finance pas une idée, mais un dossier structuré, avec des flux de trésorerie prévisibles et une allocation contractuelle des risques ; or beaucoup de projets manquent d’études de faisabilité, de garanties ou de revenus prévisibles, dans des environnements où les contrats publics peuvent être renégociés.

Enfin, et c’est le point le moins dit : la concurrence des titres publics. Quand un État emprunte à taux élevé sur le marché régional, un investisseur institutionnel n’a aucune raison de prendre un risque de projet pour un rendement comparable. Dans une région où plusieurs États émettent massivement sur le marché de l’UEMOA, la dette souveraine capte l’épargne institutionnelle disponible. Le financement du développement est en partie évincé par le financement du déficit — un mécanisme qu’on observe aussi, sous une forme plus aiguë, dans une zone CEMAC dont le marché obligataire montre des signes de saturation.

Réparer la tuyauterie suppose donc de produire davantage de projets bancables, mais aussi de créer des instruments de partage du risque : garanties, fonds d’infrastructure, obligations de projet, financements mixtes, véhicules régionaux capables de regrouper plusieurs investisseurs.

Ce que ce diagnostic déplace

L’intérêt de cette lecture est qu’elle change la nature de la réponse politique.

Si le problème est le volume, la solution est extérieure : conférences de donateurs, allègements de dette, appels aux partenaires. Si le problème est la tuyauterie, la solution est domestique : réforme de la réglementation prudentielle qui empêche les fonds de pension d’investir en infrastructures, professionnalisation de la préparation de projets, réforme des marchés publics, contrôle de l’exécution budgétaire.

Le rapport ferme ainsi une porte rhétorique commode. On ne peut pas simultanément déplorer un déficit de financement de 90 à 100 milliards par an et accepter qu’une part importante de l’investissement public s’évapore entre le vote du budget et la livraison de l’ouvrage.

Un message qui vaut aussi pour la diaspora

La diaspora est régulièrement sollicitée comme source de financement — dans plusieurs pays de la région, ses transferts dépassent l’aide publique au développement. Le message du rapport lui est adressé aussi : la difficulté n’est pas d’envoyer davantage d’argent, mais de disposer de véhicules d’investissement crédibles pour le recevoir.

C’est un déplacement inconfortable, parce qu’il retire aux gouvernements l’argument du financement extérieur insuffisant. Les Perspectives économiques en Afrique publiées par la BAD fournissent les indicateurs qui permettront de vérifier si la tuyauterie se répare : part des institutionnels investie sur le continent, taux d’exécution des budgets d’investissement, nombre de projets atteignant la clôture financière. Tant que ces trois-là ne bougent pas, la question du volume restera secondaire.

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