Vingt-cinq ans à la NASA, plus de trente missions, 1,5 milliard de dollars de budget annuel. Venu à Lomé fin juillet 2026 pour la deuxième édition du Space Forum Africa, Jim Adams n’est pas venu flatter les ambitions du continent en matière d’espace. Copier le modèle contractuel américain ? Une erreur coûteuse. Construire un pas de tir africain ? Pas tout de suite. Ses propos ont été recueillis par l’Agence Ecofin.
Qui parle d’espace, et depuis quelle expérience
W. James « Jim » Adams a passé vingt-cinq ans à la NASA, dont un passage comme Deputy Chief Technologist de l’agence. Il a géré un budget annuel d’environ 1,5 milliard de dollars à la division des sciences planétaires et participé à plus de trente missions — il a vu partir Curiosity vers Mars et New Horizons vers Pluton.
Aujourd’hui retraité et consultant, il résume son message en une phrase : la région ne peut pas se permettre de passer à côté de ce que produit l’industrie spatiale, mais elle ne doit pas chercher à couvrir tous les segments de la chaîne de valeur à la fois.
Cet article restitue un entretien publié par un confrère. Les propos cités sont ceux recueillis par Fiacre E. Kakpo pour l’Agence Ecofin, et non par NotreAfrik : l’entretien intégral est à lire sur le site de l’agence.
Ce qu’il déconseille
Premier avertissement : ne pas répliquer le modèle contractuel américain. Aux États-Unis, une demande publique prévisible a permis à des entreprises privées d’investir dans des équipements spécialisés, des installations et du personnel qualifié qu’elles n’auraient jamais financés sur la seule base d’une demande commerciale, jugée trop risquée. Mais Jim Adams a aussi observé l’envers du décor : des contrats publics mal conçus qui gonflent les coûts, retardent les programmes et affaiblissent l’innovation.
Second avertissement : ne pas se précipiter sur une infrastructure de lancement. Un pas de tir africain relève, selon lui, d’une étape ultérieure — pas de la priorité du moment.
Ce qu’il recommande à la place
L’approche qu’il défend est graduelle et volontairement modeste dans son point de départ : commencer par des investissements pratiques dans les compétences, les infrastructures au sol, les petits satellites et l’exploitation des données d’observation de la Terre déjà disponibles.
Cette dernière recommandation mérite qu’on s’y arrête. Des volumes considérables de données satellitaires sont accessibles gratuitement ou à faible coût. Ce qui manque le plus souvent n’est pas la donnée, mais la capacité à la traiter, à l’interpréter et à la transformer en décision — pour le suivi agricole, la gestion de l’eau, l’urbanisme, la surveillance des côtes ou l’anticipation des crises.
Sur l’achat de satellites étrangers — la voie suivie notamment par le Maroc —, Jim Adams ne s’oppose pas au principe, mais pose une condition : le transfert de technologie et le développement de capacités locales. C’est, selon lui, exactement ce qui a fait du Japon une puissance spatiale. Cette approche a permis de contenir les coûts tout en conservant la maîtrise de la qualité et du risque ; les programmes africains peuvent l’adapter pour transformer des achats extérieurs en capacité industrielle durable.
L’argument destiné à un ministre des Finances
Interrogé sur ce qu’il dirait à un ministre des Finances ouest-africain devant défendre une ligne budgétaire spatiale au Parlement, face à des besoins non couverts en santé et en éducation, Jim Adams ne cherche pas à esquiver.
Sa réponse tient en deux temps : la région ne peut pas se permettre de passer à côté de ce que délivre l’industrie spatiale, et il est possible de commencer petit, avec des moyens limités, en s’appuyant sur la créativité et les talents déjà présents sur le continent. En pratique, cela signifie bâtir une stratégie qui part de l’existant plutôt que de tout construire.
Il assortit toutefois sa réponse d’une clause d’honnêteté rare dans ce type d’entretien : « C’est un investissement de long terme, une question de vision : une décennie, souvent plus. » Autrement dit, aucun retour visible sur la durée d’un mandat électoral.
Ce que cela dit du débat africain
L’entretien est utile parce qu’il déplace la discussion. Le débat spatial africain oscille souvent entre deux pôles également stériles : le prestige — un satellite national comme marqueur de souveraineté — et le rejet — un luxe indéfendable au regard des urgences sociales.
La position de Jim Adams désigne un troisième terrain, moins spectaculaire : celui des applications, des services de données et des compétences. Un terrain où l’investissement se compte en dizaines de millions plutôt qu’en milliards, et où le bénéfice se mesure en rendements agricoles, en alerte précoce et en planification urbaine plutôt qu’en images de lancement.
Ce raisonnement recoupe ce qu’on observe ailleurs sur le continent : l’adoption d’une technologie ne vaut que par les usages qu’elle sert, et une infrastructure sans utilisateurs identifiés devient une vitrine coûteuse. La coordination continentale a d’ailleurs son cadre — l’Agence spatiale africaine portée par l’Union africaine —, dont l’efficacité dépendra de sa capacité à éviter les doublons entre programmes nationaux.
Reste que cette voie exige, elle aussi, ce qui manque le plus : de la continuité budgétaire sur une décennie.








