Deux ans après avoir déclaré illégale la commercialisation de ses terminaux, le Burkina Faso discute désormais avec Starlink d’une éventuelle autorisation. Le gouvernement y voit une option pour connecter les zones mal desservies, mais veut préserver le contrôle réglementaire, la sécurité des données et sa stratégie de souveraineté numérique.
Le changement de ton est spectaculaire. En mars 2024, l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes avertissait que Starlink ne détenait aucune autorisation au Burkina Faso. Elle menaçait de poursuites les personnes fournissant ou utilisant illégalement ses services. En juillet 2026, l’opérateur satellitaire d’Elon Musk n’est plus seulement un acteur clandestin : il négocie directement avec le gouvernement.
La ministre de la Transition digitale, des Postes et des Communications électroniques, Aminata Zerbo/Sabané, a annoncé le 25 juillet que les discussions enregistraient des « avancées ». Elle espère que l’exécutif pourra bientôt se prononcer sur l’opportunité d’autoriser Starlink à offrir ses services à la population. Aucun calendrier, tarif, cahier des charges ni accord définitif n’a été communiqué.
Cette prudence est importante. Starlink n’est pas encore autorisé à exercer. La déclaration de la ministre ouvre une possibilité politique ; elle ne remplace pas la licence et ne régularise pas automatiquement les équipements déjà présents dans le pays.
Pourquoi Ouagadougou reconsidère sa position
Le principal avantage de l’internet par satellite est sa rapidité de déploiement. Là où la fibre optique et les réseaux mobiles exigent des pylônes, des câbles, de l’électricité et des investissements lourds, un terminal Starlink peut se connecter directement à une constellation de satellites en orbite basse. Cette technologie est particulièrement attractive pour les localités rurales, les entreprises isolées, les services publics éloignés et les zones où les infrastructures terrestres ont été endommagées.
Au Burkina Faso, la question est aussi sécuritaire. L’insurrection armée a affecté de nombreux axes, déplacé des populations et rendu l’entretien des réseaux plus difficile dans certaines régions. Une connexion satellitaire peut offrir une solution de secours aux administrations, aux structures de santé ou aux opérateurs économiques. Elle peut également réduire la dépendance aux câbles internationaux, dont les coupures ont déjà perturbé l’accès à internet en Afrique de l’Ouest.
Mais cette capacité à contourner le réseau national explique aussi les réticences. Un opérateur accessible directement depuis le ciel est plus difficile à intégrer aux règles habituelles sur les licences, les taxes, les fréquences, l’identification des abonnés et les obligations de sécurité. En 2024, l’ARCEP rappelait que toute fourniture de communications électroniques, quelle que soit la technologie, devait respecter la loi burkinabè.
La souveraineté numérique comme condition d’entrée
Les négociations se déroulent alors que le gouvernement renforce son discours sur la souveraineté numérique. Aminata Zerbo/Sabané a annoncé le rapatriement progressif des données publiques vers deux centres de données nationaux dans le cadre du chantier « Zéro donnée à l’extérieur ». Cent vingt plateformes administratives ont été recensées, tandis qu’une architecture du futur réseau de l’administration est en préparation.
L’arrivée de Starlink devra donc être compatible avec une politique qui cherche à conserver les données sensibles et les infrastructures critiques sous contrôle national. Le gouvernement devra préciser quelles informations transitent par le réseau, où elles sont traitées, comment les réquisitions légales sont exécutées et quelles garanties s’appliquent aux services publics.
La sécurité ne se limite pas à l’État. Les utilisateurs devront savoir qui protège leurs données, qui répond en cas de panne ou de litige et si les contrats relèvent du droit burkinabè. L’ARCEP devra aussi pouvoir contrôler la qualité du service et sanctionner l’opérateur comme elle le fait pour les entreprises déjà installées.
Un gain de couverture qui ne garantit pas l’accès de tous
Starlink peut couvrir rapidement un territoire, mais couverture ne signifie pas accessibilité. Le coût du terminal, de l’abonnement et de l’alimentation électrique peut rester élevé pour de nombreux ménages. Sans offre adaptée, le service risque de bénéficier surtout aux entreprises, aux administrations et aux particuliers disposant de revenus suffisants.
L’exécutif devra donc décider si Starlink sera un opérateur commercial classique, un fournisseur réservé à certaines zones, un complément aux réseaux existants ou un partenaire de programmes publics. Il pourra négocier des obligations de couverture, des tarifs spécifiques pour les écoles et les centres de santé, une représentation juridique locale ou une contribution au fonds de service universel.
Les opérateurs mobiles suivront également le dossier. Ils investissent dans des licences et des infrastructures terrestres, emploient du personnel local et acquittent des taxes. Ils pourraient considérer comme déséquilibrée l’entrée d’un concurrent satellitaire soumis à des obligations plus légères. À l’inverse, ils peuvent utiliser Starlink comme liaison de secours ou pour connecter certains sites difficiles d’accès.
Une décision politique encore à prendre
L’évaluation semestrielle du ministère fait apparaître un taux d’exécution de 46,7 % de ses objectifs au 30 juin. Outre les discussions avec Starlink, le gouvernement poursuit le déploiement de la fibre, la dématérialisation de 220 licences administratives et la préparation d’une identification électronique unique de la population.
Starlink doit donc être replacé dans une stratégie plus large. Une constellation étrangère peut accélérer la connexion des territoires, mais elle ne remplace ni un réseau national, ni des centres de données, ni une administration numérique maîtrisée. Le défi consiste à utiliser sa technologie sans lui abandonner les règles du marché.
Deux ans après l’avertissement de l’ARCEP, Ouagadougou semble avoir choisi la négociation plutôt que l’interdiction permanente. Le véritable changement interviendra lorsque seront publiés la licence, les obligations imposées à l’opérateur et les protections accordées aux utilisateurs. Jusqu’à cette décision, Starlink reste au Burkina Faso un partenaire potentiel, pas encore un fournisseur légalement installé.








