Le Burkina Faso a levé le 21 juillet 2026 la suspension des exportations de farine de céréales — mil, maïs, sorgho — en vigueur depuis février 2022. La décision illustre l’arbitrage permanent des États ouest-africains entre protection du marché intérieur et valorisation du marché régional. Un rapport du Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest suggère que cet arbitrage se fait largement à l’aveugle : 84 % du commerce céréalier régional n’apparaît dans aucune statistique officielle. Le levier n’est donc ni tarifaire ni réglementaire — il est d’abord statistique.
Le chiffre qui invalide les politiques
C’est la donnée centrale du rapport publié en 2025 par le CSAO, rattaché à l’OCDE. En croisant statistiques officielles et données sur le commerce non enregistré de plus de 130 produits, l’étude estime à environ 10 milliards de dollars la valeur des denrées échangées chaque année dans la région — soit six fois les chiffres officiels. Pour les seules céréales, les échanges représentent environ 13 % de ce commerce, près de 311 millions de dollars par an en moyenne entre 2014 et 2022, mais l’essentiel des flux est porté par des réseaux de commerçants opérant à travers les frontières terrestres.
La conséquence est brutale pour l’action publique. Un gouvernement qui suspend des exportations sur la base des statistiques officielles pilote avec un instrument qui ne mesure qu’un sixième du phénomène. Or l’OCDE estime que l’ensemble des échanges alimentaires intrarégionaux transporte chaque année assez de calories pour couvrir les besoins d’environ 80 millions de personnes.
Des flux qui ignorent les frontières
La répartition par produit éclaire les circuits : le maïs domine, suivi du riz (31 % de la valeur enregistrée), de la farine de blé (17 %), du mil (7 %) et du sorgho (4 %). Les flux obéissent à une logique de complémentarité entre zones excédentaires et marchés déficitaires. Le corridor entre le Niger et le Nigeria en offre l’illustration la plus nette ; le Bénin exporte du maïs vers le Nigeria tout en en important du Togo et du Burkina Faso. Une frontière nationale ne sépare pas mécaniquement un pays excédentaire d’un pays déficitaire : elle traverse souvent un bassin de production et de consommation déjà intégré.
À Bamako et à Ouagadougou, les produits venus d’autres pays de la région représenteraient entre 23 % et 30 % de l’approvisionnement alimentaire. Bloquer ces flux au nom de la souveraineté nationale peut donc produire l’effet inverse : raréfier les denrées, pousser les prix à la hausse et réduire la quantité ou la qualité des repas des familles les plus pauvres.
Une décennie de restrictions à contre-courant
La mesure burkinabè s’inscrit dans une série. La suspension levée le 21 juillet avait été instaurée le 23 février 2022, sur fond de flambée mondiale des prix ; les exportations restent soumises à une autorisation spéciale. Le Burkina n’est pas isolé : en 2022, le Bénin imposait à son tour restrictions et taxes sur le riz, le soja, le coton, le manioc et l’igname. Le rapport du CSAO note que ces mesures contredisent les règlements de la CEDEAO, dont le Schéma de libéralisation des échanges prévoit la libre circulation des produits agricoles régionaux sans droits de douane.
Entre les textes et les routes, les obstacles persistent : documents exigés de manière non uniforme, prélèvements informels, retards aux postes-frontières, contrôles sanitaires parfois utilisés comme barrières commerciales. L’intégration est proclamée par les sommets, mais négociée camion par camion par ceux qui transportent les sacs de céréales.
Le levier n’est pas tarifaire, il est statistique
L’enseignement opérationnel est simple : avant d’ouvrir ou de fermer une frontière céréalière, il faudrait disposer d’un système régional de suivi des flux réels — enregistrés et non enregistrés — à l’échelle du marché régional, et non du seul territoire national. Un tel outil existe partiellement, via les dispositifs de veille du CILSS et de la CEDEAO, mais il reste sous-financé et faiblement articulé aux décisions ministérielles, prises dans l’urgence et sur des bases nationales.
La rupture entre la CEDEAO et les trois pays de l’Alliance des États du Sahel ajoute une incertitude : Mali, Burkina Faso et Niger restent au cœur des circuits céréaliers qui alimentent aussi les marchés côtiers. Les dirigeants peuvent séparer les institutions ; ils ne peuvent pas, sans coût humain, séparer instantanément les bassins de production et les habitudes alimentaires. Tant que les États ouest-africains ne verront que 16 % de leur commerce céréalier, ils continueront de légiférer sur une image partielle du marché qu’ils prétendent réguler — et ce sont les ménages, les producteurs et les transporteurs qui en paient le coût.
Sources : Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest / OCDE, « Le commerce alimentaire intrarégional en Afrique de l’Ouest » (2025) ; Agence Ecofin (25 juillet 2026) ; communiqué du ministère burkinabè de l’Industrie et du Commerce (21 juillet 2026) ; Ouest Info.







