Le navire-usine qui a fait du Cameroun un exportateur de GNL part liquéfier le gaz argentin pour vingt ans. Africa Intelligence y voit l’échec d’une stratégie ; la SNH, une transition planifiée. Notre Afrik a confronté les deux récits aux documents financiers de Golar, aux statistiques de l’INS et aux archives publiques de la SNH. Verdict des faits : une option de relève identifiée dès 2020, jamais verrouillée en six ans — et un vide industriel dont personne ne conteste plus l’existence, seulement la durée.
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Ce qui est établi : la chronologie documentée
Les documents sont sans ambiguïté sur un point : le contrat du Hilli Episeyo au Cameroun expirait en juillet 2026, échéance connue de toutes les parties depuis l’origine. Mise en service en 2018 sur les champs Sanaga Sud puis Ebome, l’unité flottante n’a utilisé que deux de ses quatre trains de liquéfaction, pour une capacité opérationnelle de 1,2 million de tonnes par an, portée à 1,4 million à partir de 2022 lorsque la SNH et Perenco ont exercé une option d’augmentation.
Ce que l’on sait moins, c’est que l’après-2026 était en discussion depuis longtemps. Dès mai 2020, la SNH indiquait publiquement être entrée en négociations, via Perenco, avec Golar et Gazprom — alors acheteur du GNL camerounais — sur l’extension de la durée de vie du Hilli Episeyo au-delà de 2026. Deux pistes étaient explicitement envisagées : construire un pipeline reliant les champs gaziers du bassin du Rio del Rey au navire, ou déplacer l’unité flottante pour développer directement ces champs. L’option Rio del Rey, présentée en juillet 2026 par Africa Intelligence comme le redéploiement manqué, était donc sur la table depuis au moins six ans.
Entre-temps, le contexte a changé. En 2022, l’acheteur du GNL est devenu SEFE — l’ex-Gazprom Germania nationalisée par Berlin après l’invasion de l’Ukraine. Et dès 2024, Golar concluait un préaccord avec le consortium argentin Southern Energy pour redéployer le navire dans le golfe de San Matías, un fait que la SNH reconnaît elle-même dans sa note de clarification.
L’arithmétique de Golar : pourquoi l’Argentine l’a emporté
Les résultats du premier trimestre 2026 de Golar, déposés auprès du régulateur boursier américain, permettent de comparer objectivement les deux affectations du navire. Le contrat argentin de vingt ans garantit à Golar un EBITDA ajusté de 285 millions de dollars par an, plus 25 % des prix FOB au-delà de 8 $/MMBtu, avec indexation partielle sur l’inflation américaine à partir de la sixième année — soit un carnet de commandes de 5,7 milliards de dollars sur la durée du contrat.
Au Cameroun, à titre de comparaison, l’option d’augmentation de capacité négociée en 2021 devait générer environ 113 millions de dollars d’EBITDA ajusté cumulés sur quatre ans pour les volumes incrémentaux. L’ordre de grandeur parle de lui-même : en Argentine, le Hilli tournera à pleine capacité (après modernisation à Singapour), adossé au gisement géant de Vaca Muerta et à un pipeline dédié d’environ 500 km dans lequel Golar prend d’ailleurs une participation.
Ce constat n’implique pas mécaniquement une faute camerounaise : aucun redéploiement au Rio del Rey n’aurait été viable sans certification indépendante des réserves et sans investissements lourds en amarrage et conduites sous-marines — l’argument central de la SNH. Mais il éclaire le rapport de force : face à une contrepartie argentine offrant vingt ans de visibilité à pleine capacité, seule une offre camerounaise techniquement mûre et financièrement engagée aurait pu retenir le navire. Elle n’a pas existé. Pourquoi ? C’est précisément la zone grise où Africa Intelligence situe les tensions SNH–Perenco — sur le partage des investissements et la gouvernance des futurs développements — sans que les détails de ces arbitrages soient publiquement vérifiables.
La rente déclinait déjà : ce que disent les chiffres de l’INS
Un élément factuel tempère les deux récits à la fois. Selon l’Institut national de la statistique, les recettes d’exportation de GNL ont fondu de 622 milliards de FCFA en 2022 à 350,2 milliards en 2025 — presque une division par deux en trois ans — alors même que les volumes exportés restaient stables (1,378 million de tonnes en 2025 contre 1,375 en 2024). Le choc est un choc de prix, lié au reflux des cours mondiaux après la flambée de 2022.
Cette donnée nuance — sans l’invalider — la thèse d’un « gisement épuisé » : des volumes stables jusqu’en 2025 peuvent correspondre à une fin de plateau avant déclin, mais ils montrent que la production tenait encore au moment du départ. Elle relativise tout autant le récit d’une manne intacte brutalement perdue : la rente s’érodait déjà, indépendamment du navire. Elle rappelle surtout une leçon structurelle : des recettes assises sur un actif unique, loué, et sur des prix mondiaux volatils, ne constituent pas une base budgétaire stable.
Trois chiffres circulent dans ce débat et ne mesurent pas la même chose : les 350,2 milliards de FCFA sont les recettes d’exportation totales de GNL du pays (INS) ; les quelque 250 milliards inscrits dans la Loi de finances 2026 sont les recettes gazières attendues par l’État ; et l’estimation de l’économiste Serge Alain Godong — la branche gazière représenterait près de la moitié des revenus de la SNH — porte sur l’entreprise publique elle-même. Trois périmètres distincts, à ne pas additionner ni confondre, mais qui convergent vers le même constat : une exposition massive à un actif unique et à des prix volatils.
Les relais annoncés : réels, mais lointains
La SNH oppose aux critiques un portefeuille de relève dont les éléments sont vérifiables : l’accord d’unitisation du champ transfrontalier Yoyo–Yolanda signé avec la Guinée équatoriale le 3 février 2026 (réserves géologiques estimées à 2 500 milliards de pieds cubes, investissement d’environ 4 milliards de dollars, développement conduit par Noble Energy, filiale de Chevron) ; l’appel d’offres du 1er août 2025 sur neuf blocs, dont cinq en négociation de contrats de partage de production avec Murphy West Africa (quatre blocs) et Octavia Energy (bloc Bolongo, bassin du Rio del Rey) ; et la poursuite de l’alimentation de la centrale électrique de Kribi, qui fournit une part substantielle de l’électricité nationale.
Le portefeuille existe. Son calendrier, lui, ne comble pas le vide : Yoyo–Yolanda suppose des années d’ingénierie, de bouclage financier et de décision finale d’investissement ; les blocs attribués sont au stade pré-productif. Les projections officielles anticipent d’ailleurs un recul de 24,6 % de la production pétro-gazière en 2027. Entre le départ du Hilli et les premières recettes des nouveaux champs, le trou d’air est certain ; seule sa durée est en débat.
Ce que cette affaire dit du modèle extractif africain
Au-delà du cas camerounais, le dossier Hilli Episeyo illustre un dilemme que connaissent la plupart des producteurs africains de gaz. Le modèle FLNG loué offre un accès rapide au marché mondial sans les milliards d’une usine terrestre — le Cameroun est devenu exportateur de GNL en 2018 pour une fraction du coût d’un train de liquéfaction classique. Mais ce même modèle place l’outil de production hors du contrôle national : le jour où une opportunité plus rentable se présente ailleurs, l’armateur arbitre selon sa propre logique, et le pays hôte ne conserve ni infrastructure, ni compétences industrielles accumulées, ni pouvoir de rétention.
La Mauritanie et le Sénégal (projet GTA, opéré avec un FLNG de Golar également), le Mozambique (Coral Sul d’Eni) ou le Congo (Tango FLNG) ont fait des choix voisins. L’expérience camerounaise pose à tous la même question : le FLNG loué est-il un tremplin vers une filière nationale, ou une rente de transit sans lendemain ? La réponse ne dépend pas du navire, mais de ce que le pays construit — en réserves certifiées, en cadre contractuel et en capacités propres — pendant qu’il flotte au large.
Huit ans durant, le Hilli Episeyo a été à la fois la fierté et l’angle mort de la stratégie gazière camerounaise. Son départ n’est ni tout à fait l’échec que décrit Africa Intelligence, ni tout à fait la transition maîtrisée que revendique la SNH. C’est un test, dont le verdict se lira dans trois à cinq ans : si Yoyo–Yolanda et les nouveaux blocs entrent en production dans les délais, le récit officiel l’emportera ; s’ils s’enlisent, juillet 2026 restera comme la date où le Cameroun a rendu les clés de son gaz sans avoir fabriqué de double.
Méthodologie : cet article s’appuie exclusivement sur des sources publiques vérifiées — rapport financier Golar LNG T1 2026 et dépôt SEC 6-K, rapports INS sur le commerce extérieur 2024-2025, communications publiques de la SNH (2020, 2026), note de clarification SNH (juillet 2026), chapô public d’Africa Intelligence (02/07/2026). Les allégations relatives aux arbitrages internes SNH–Perenco, issues de l’article intégral d’Africa Intelligence (accès abonnés), n’ont pas pu être vérifiées de manière indépendante et sont présentées comme telles.