Le Mali est le deuxième producteur de riz d’Afrique de l’Ouest derrière le Nigeria, avec une production de paddy d’environ trois millions de tonnes par an et un taux d’autosuffisance estimé à 92 %. En avril 2026, l’État a pourtant dû racheter 26 030 tonnes de riz local invendu pour dénouer une crise d’écoulement — tout en maintenant, la même année, un contingent d’importation onze fois supérieur. Le problème n’est pas la production : c’est l’articulation entre production, commerce et décision publique, et un arbitrage politique que Bamako n’a pas tranché.
Une opération de sauvetage en cours
Le dispositif est piloté avec l’Office des produits agricoles du Mali (OPAM), instrument public de gestion des stocks de sécurité. Les livraisons ont démarré par les zones les plus éloignées des grands centres de stockage, en priorité la région de Ségou. Le prix de rachat négocié est de 400 FCFA le kilogramme, assorti d’exonérations sur les droits d’enregistrement et la TVA — à rapporter à des marchés de production où le riz local se négociait parfois sous les 300 FCFA.
Pour des producteurs dont beaucoup ont emprunté pour mener la campagne, la mesure a d’abord une valeur de trésorerie : sans débouchés, ils ne peuvent rembourser leurs crédits, financer la campagne suivante ni payer les saisonniers. Mais elle transforme l’État en acheteur de dernier ressort d’un produit que le marché national devrait, en théorie, absorber.
La contradiction : racheter local, importer onze fois plus
Le rapprochement des volumes dit tout : l’État achète 26 030 tonnes de riz local invendu tout en ayant programmé, dans son Plan d’action 2025-2026, l’importation d’un contingent de 300 000 tonnes pour contenir les prix. La même administration demande donc aux riziculteurs d’investir davantage, puis ouvre le marché à une concurrence qu’ils jugent impossible à affronter.
Les raisons sociales sont compréhensibles. À Bamako, le prix du riz est une donnée politique : une hausse brutale frappe d’abord les ménages pauvres et peut se muer en contestation. En octobre 2025, le Commissariat à la sécurité alimentaire vendait le sac de 50 kg à 13 000 FCFA à des ménages vulnérables, contre environ 26 000 FCFA sur le marché. Le gouvernement cherche à garantir simultanément le revenu du producteur et un prix supportable pour le consommateur. Or ces deux objectifs deviennent incompatibles si l’écart est financé par des importations bon marché plutôt que par une politique cohérente de productivité, de transformation et de distribution.
Décider sans les données de la filière
C’est le diagnostic de Seydou Keïta, secrétaire exécutif de l’Interprofession de la filière riz (IFRIZ-M), et il vaut au-delà du Mali. La Loi d’orientation agricole de 2006 reconnaît les interprofessions comme interlocutrices, mais plusieurs décisions d’importation ont été prises sans que l’IFRIZ-M soit pleinement associée. Le résultat est mécanique : des volumes importés alors que la production locale était élevée ont saturé le marché et bloqué l’écoulement du riz malien.
La filière porte aussi sa part. Environ 20 % seulement du riz malien est transformé dans des unités industrielles ; le reste passe par de petites décortiqueuses produisant un riz brisé, chargé d’impuretés, mal conditionné. Or le consommateur urbain arbitre sur l’éclat du grain, la propreté et l’emballage autant que sur le prix. La souveraineté alimentaire ne se décrète pas au rayon d’un marché : elle se construit dans les rizeries, les laboratoires de contrôle, les contrats d’achat et les réseaux de distribution — d’où le chantier de mini-rizeries, de labellisation (variété Gambiaka) et de réduction des pertes post-récolte, qui touchent 30 % de la production.
Protéger le paysan ou le consommateur : un arbitrage à trancher
L’équation de compétitivité est implacable. Une fois intégrés transformation et commercialisation, le prix de revient du riz local se situe autour de 499 FCFA le kilogramme, quand le riz importé arrive à un équivalent d’environ 330 000 FCFA la tonne. Le tarif extérieur commun de la CEDEAO sur le riz — environ 10 % — est déjà modeste, et les exonérations accordées à certains opérateurs le vident largement de sa portée protectrice.
Les organisations de producteurs — près de 190 000 exploitations familiales — demandent que les importations soient ajustées à la récolte nationale, que les importateurs soient tenus d’acheter une part de riz local, et que l’armée, les hôpitaux, les cantines et les réserves s’approvisionnent en priorité localement. Le rachat de 26 030 tonnes crée un précédent ; il reste une opération exceptionnelle. Le contrôle ne doit pas porter seulement sur les frontières, mais sur les marges des importateurs, les critères d’attribution des marchés publics et le prix payé au paysan — car licences, exonérations et contingents peuvent favoriser quelques opérateurs proches du pouvoir. Le Mali a l’eau, les terres irriguées et un marché considérable ; ce qui lui manque est une doctrine stable reliant production, commerce et consommation. Tant que ce choix restera indécis, chaque bonne récolte pourra se transformer en nouvelle bataille de stocks.
Sources : entretien de Seydou Keïta (IFRIZ-M) à l’Agence Ecofin (24 juillet 2026) ; Stratégie nationale de développement de la riziculture (Mali) ; Loi d’orientation agricole (2006) ; Plan d’action gouvernemental 2025-2026 ; Commissariat à la sécurité alimentaire.








