Entretien avec Pr. Jean Cyr Yombi, chargé du programme Dimalphar, le candidat médicament Made in Africa contre la malaria

Le Pr Jean Cyr Yombi en conférence devant un schéma du cycle du paludisme, logo Gotesse

Médecin spécialiste des maladies infectieuses, le Pr Jean Cyr Yombi dirige le service de médecine interne et maladies infectieuses des Cliniques universitaires Saint-Luc, professeur ordinaire à la faculté de médecine de l’UCLouvain. Il préside également Gotesse ASBL, l’association belge qui finance le programme Dimalphar : un projet de médicament antipaludéen issu d’une plante africaine, l’Artemisia afra, et destiné à être produit sur le continent. Alors que le paludisme a encore causé 610 000 décès en 2024 — dont 95 % en Afrique — et que les résistances aux traitements de référence progressent, le Pr Yombi détaille pour NotreAfrik les ambitions scientifiques, sanitaires et économiques de cette initiative.

Le Pr Jean Cyr Yombi en blouse blanche aux Cliniques universitaires Saint-Luc
Le Pr Jean Cyr Yombi, professeur ordinaire à la faculté de médecine de l’UCLouvain, chef de service de médecine interne et maladies infectieuses aux Cliniques universitaires Saint-Luc et président de Gotesse ASBL.

« Le lien fondamental entre santé et économie » : parcours et engagement

NotreAfrik — Professeur Yombi, vous êtes reconnu comme une référence en médecine interne et en maladies infectieuses. Quel regard portez-vous sur le parcours qui a façonné votre vocation, et qu’est-ce qui vous a conduit à vous engager dans la société civile en présidant Gotesse ASBL ?

Pr Jean Cyr Yombi — Je suis arrivé en septembre 1988 en Belgique, où j’ai commencé mes études de médecine à l’université de Namur (FNDP) : j’y ai réalisé mes trois premières années, puis j’ai continué à l’UCLouvain, où j’ai obtenu mon diplôme de médecin. Déjà, au cours de ces sept années, j’ai rencontré deux enseignants qui ont façonné ma vision de la médecine, les Prs Francis Zech et Michel Lambert. Ils m’ont appris à soigner, à me poser constamment des questions (la recherche) et à transmettre (l’enseignement). J’ai donc opté pour une spécialisation en médecine interne, avec un tropisme pour les maladies infectieuses, durant cinq ans. Puis j’ai été engagé aux Cliniques universitaires Saint-Luc, où j’ai commencé ma carrière académique, avec aussi l’occasion de réaliser un fellowship à Londres, au Chelsea and Westminster Hospital, chez le Pr Anton Pozniak, figure de proue mondiale du VIH. Aujourd’hui, j’occupe la fonction de chef de service de médecine interne et maladies infectieuses, tropicales incluses.

Ces figures ont beaucoup influencé ma vision de la médecine : prodiguer des soins d’excellence, les améliorer grâce à une recherche translationnelle, transmettre les connaissances aux nouvelles générations. J’ai aussi appris, à travers mes expériences de conseil médical — la présidence du conseil des Cliniques universitaires Saint-Luc (CUSL) et des mandats d’administrateur (CUSL et Clinique d’Europe) — le lien fondamental entre santé et économie, et plus encore le lien avec le leadership politique et sociétal. C’est ce qui m’a conduit à diriger l’ASBL Gotesse, dont le but principal est de réunir les fonds nécessaires pour mener à bien le projet Dimalphar.

NotreAfrik — Quelles sont la mission et la raison d’être de Gotesse ASBL, et dans quel contexte l’association a-t-elle été créée ?

Pr Yombi — La mission principale de Gotesse ASBL est de récolter des fonds pour soutenir les recherches du Pr Jacob Souopgui (ULB) dans le domaine de la malaria, un fléau mondial, et de mener à bien le projet Dimalphar : mettre au point un médicament antipaludéen répondant aux standards internationaux, mais surtout issu de la pharmacopée africaine. Tout est parti des travaux du Pr Souopgui sur l’Artemisia afra, une plante africaine dont il a étudié l’activité antipaludéenne jusqu’au dépôt d’un brevet européen, étendu ensuite à l’international. Sans cette recherche, le projet Dimalphar n’existerait pas, et Gotesse ASBL non plus.

Le paludisme, une maladie qui tue encore 610 000 personnes par an

NotreAfrik — Le paludisme demeure l’une des principales causes évitables de mortalité en Afrique. Pourquoi reste-t-il un défi majeur malgré les progrès récents, et quelles lacunes thérapeutiques les traitements et vaccins actuels ne parviennent-ils pas à combler ?

Pr Yombi — Malgré les progrès réalisés — 2,3 milliards de cas et 14 millions de décès évités depuis 2010 —, le paludisme demeure la maladie infectieuse la plus meurtrière au monde. Il frappe prioritairement les enfants de moins de cinq ans, les femmes enceintes et les personnes immunodéprimées. Les chiffres sont éloquents : 282 millions de cas recensés en 2024 (rapport OMS 2025), dont 94 % en Afrique subsaharienne — soit 9 millions de cas de plus qu’en 2023 ; 610 000 décès en 2024, dont 95 % en Afrique, et 38,6 % d’enfants de moins de cinq ans pour le seul Nigeria. On observe une recrudescence de 22 % entre 2015 et 2024. Rien qu’en 2024, les cas ont augmenté au Rwanda (+43,8 %), à Madagascar (+27,7 %) et en Éthiopie (+26,7 %) par rapport à 2023. En Afrique du Sud, ils ont flambé début 2026, au point de compromettre l’objectif national d’élimination fixé à 2029, la maladie touchant désormais des zones jusque-là épargnées.

À cela s’ajoutent plusieurs défis : la réduction des investissements (−59 % du financement américain, −44 % de la contribution française) ; la résistance des moustiques aux insecticides des moustiquaires imprégnées ; la propagation d’un moustique, Anopheles stephensi, capable de s’adapter ; les difficultés de diagnostic, avec une perte d’efficacité des tests rapides. Mais le plus grand danger, c’est la résistance du parasite aux traitements actuels les plus efficaces. Je m’explique : les traitements de référence, les ACT, voient leur efficacité sérieusement compromise par l’émergence et la diffusion de souches partiellement résistantes de Plasmodium falciparum en Afrique de l’Est — rencontrées actuellement dans huit pays.

Dimalphar : « construire en Afrique, pour l’Afrique »

NotreAfrik — Pouvez-vous présenter le programme Dimalphar et expliquer comment cette initiative est née autour des travaux du Pr Jacob Souopgui ?

Pr Yombi — Les travaux du Pr Souopgui ont porté sur l’Artemisia afra, de la culture à la lyophilisation, en passant par la tisane. L’originalité ne tient pas à la tisane en elle-même : il a montré que la lyophilisation permet une efficacité supérieure à de petites doses — l’IC50 du lyophilisat est environ dix fois plus bas que celui de l’infusion classique (p < 0,001 ; donnée non publiée) — et qu’elle ouvre la voie à un processus de standardisation. C’est cette originalité qui a conduit au dépôt du brevet européen et à son extension internationale.

Il faut aussi rappeler ceci : sur le continent même où la maladie sévit le plus, plus de 97 % des médicaments antipaludiques consommés sont importés. Fort de ce constat, le projet Dimalphar propose une rupture : construire en Afrique, pour l’Afrique, une plateforme industrielle qui transforme une innovation thérapeutique brevetée — issue d’une plante du continent, l’Artemisia afra — en médicaments produits localement.

Le Pr Jacob Souopgui s'exprimant lors d'un événement Gotesse-Dimalphar
Le Pr Jacob Souopgui (ULB), dont les travaux sur l’Artemisia afra sont à l’origine du programme Dimalphar.

NotreAfrik — Dimalphar s’appuie sur un traitement développé à partir d’Artemisia afra — distincte de l’Artemisia annua dont est issue l’artémisinine. Quelles sont les spécificités scientifiques de cette approche et en quoi se distingue-t-elle des traitements antipaludéens conventionnels ?

Pr Yombi — L’Artemisia annua, d’origine asiatique, est la source historique de l’artémisinine, qui sert à fabriquer les ACT, les médicaments de référence actuels contre le paludisme — une innovation distinguée par un prix Nobel, celui de la Dre Tu Youyou. L’Artemisia afra, elle, est une plante endémique africaine, utilisée depuis des siècles en pharmacopée traditionnelle contre diverses pathologies, dont le paludisme. Leur composition chimique est très différente : l’afra contient une combinaison de molécules actives — et non de l’artémisinine — qui explique à la fois sa robustesse face aux résistances et son action sur les réservoirs. C’est cette différence qui fonde l’innovation brevetée.

Cette innovation répond à deux verrous scientifiques que les thérapies actuelles ne franchissent pas : l’efficacité contre les réservoirs humains de parasites — les porteurs asymptomatiques, clé de l’éradication — et l’efficacité contre les résistances émergentes à l’artémisinine, qui menacent les ACT en Afrique, particulièrement en Afrique de l’Est et australe.

NotreAfrik — Dimalphar revendique une action sur les souches résistantes ainsi que sur les réservoirs humains « cachés » du parasite. Pouvez-vous expliquer ce mécanisme de manière accessible, et en quoi l’élimination de ces réservoirs pourrait changer le paradigme de lutte contre la transmission ?

Pr Yombi — Sur les souches résistantes : les tests in vitro réalisés sur des parasites issus de patients hospitalisés au King Faisal Hospital (Rwanda) montrent que le lyophilisat d’Artemisia afra conserve une forte activité antipaludéenne là où l’artémisinine seule est en échec partiel.

Sur les réservoirs humains : c’est l’objet même du brevet — « methods and compositions for treating Plasmodium infections and emptying Plasmodium reservoirs in previously infected subjects ». Lorsqu’on compare les traitements actuels (ACT) au lyophilisat, on constate qu’après un traitement par ACT il subsiste des parasites en faible quantité — la parasitémie résiduelle, c’est-à-dire les réservoirs —, alors qu’elle est nulle avec le lyophilisat. Ce réservoir est la source de la transmission : c’est lui que le moustique prélève lorsqu’il pique. Vider les réservoirs humains, c’est ouvrir la voie à l’éradication du paludisme, et plus seulement à son contrôle.

NotreAfrik — Quels résultats scientifiques fondent aujourd’hui votre confiance dans le potentiel du programme, et quels rôles jouent respectivement les partenaires africains, européens et diasporiques dans cette collaboration multidisciplinaire ?

Pr Yombi — Comme je l’ai dit, les résultats qui ont conduit au dépôt du brevet européen et à son extension internationale témoignent de la qualité du travail réalisé. Ce travail s’est toujours fait en collaboration avec des équipes de recherche en Afrique (Rwanda, Cameroun, Sénégal…) et implique aussi plusieurs universités belges : ULB, UCLouvain, Université de Liège, Université de Gand, VUB. C’est un travail collaboratif par excellence.

Un brevet européen, « début du commencement »

NotreAfrik — Une demande de brevet européen (n° 25178299.1) a été déposée en mai 2025. Que protège-t-elle, quelle est sa signification stratégique, et comment envisagez-vous la valorisation de cette propriété intellectuelle au bénéfice des populations africaines ?

Pr Yombi — Il y a eu un dépôt de brevet européen, et la demande d’extension internationale PCT (PCT/EP2026/065195) a été déposée le 22 mai 2026 — une protection ouverte dans les 158 États signataires. Cela protège l’originalité de la découverte du Pr Souopgui. Mais un brevet n’est que le début du commencement. Si nous voulons en faire bénéficier les populations africaines, il faut aller plus loin : c’est là l’essence même du projet Dimalphar — transformer une innovation thérapeutique brevetée en outil de souveraineté sanitaire pour le continent, de la culture de l’Artemisia afra à la fabrication du médicament aux standards internationaux.

Financement et gouvernance : « vérifier l’utilisation de chaque euro »

NotreAfrik — Où en êtes-vous dans le financement du programme — ressources déjà mobilisées et montant restant à réunir — et quels types de financeurs ciblez-vous en priorité ?

Pr Yombi — Nous sommes au début de la campagne de financement. Les fonds déjà reçus ont permis de faire avancer la science. Nous avons contacté de nombreuses sources : européennes, fondations engagées dans la lutte contre le paludisme (Gates, Clinton), organismes de coopération et États africains. Les premières impressions sont positives.

NotreAfrik — Comment Gotesse ASBL entend-elle assurer la gouvernance, la transparence et la traçabilité des fonds mobilisés autour de Dimalphar ?

Pr Yombi — Gotesse est une ASBL belge, soumise à la législation et au contrôle des autorités financières belges ; la loi sur les ASBL est très claire. Nous voulons aller plus loin encore : nous mettons sur pied un comité de gouvernance indépendant — financiers, juristes, auditeurs — chargé de vérifier l’utilisation de chaque franc, euro ou dollar reçu.

NotreAfrik — Gotesse ASBL étant une association sans but lucratif, la mobilisation financière autour de Dimalphar prévoit-elle, pour certains contributeurs ou partenaires, une participation rémunératrice ou un mécanisme participatif — vente d’actions, parts sociales, obligations, royalties, licences ou retour sur investissement ? Si oui, sous quelle structure juridique ? À défaut, comment la contribution des partenaires financiers est-elle reconnue et sécurisée ?

Pr Yombi — Il faut distinguer Gotesse ASBL de Gotesse Pharma & Biotech. Le rôle de la première est de trouver et de mobiliser, par tous les moyens, les sources de financement. Dans ce cadre, organismes de coopération, fondations, particuliers et États peuvent contribuer, avec des possibilités d’exonérations fiscales. Dans le cadre de Gotesse Pharma & Biotech, l’actionnariat sera ouvert : États, banques, acteurs privés, particuliers, institutions financières… Le business plan est en cours d’élaboration.

« Un dollar investi en rapporte 40 à 60 » : appel à mobilisation

NotreAfrik — Une fois le médicament développé et autorisé, quels seraient les marchés et pays prioritaires pour son déploiement, et quels partenariats envisagez-vous pour assurer une production et une distribution accessibles et durables ?

Pr Yombi — Le marché est mondial, mais principalement africain. Dans les infrastructures qui produiront le médicament, nous veillerons à ce qu’elles puissent aussi fabriquer d’autres médicaments, sous plusieurs formes galéniques. Des contacts avec de possibles distributeurs ont été initiés, mais nous sommes encore très tôt dans le processus.

NotreAfrik — Pour conclure, quel message souhaiteriez-vous adresser aux décideurs africains, aux institutions internationales, aux scientifiques de la diaspora et aux investisseurs susceptibles d’accompagner cette aventure scientifique et humaine ?

Pr Yombi — Mon message est simple : la malaria nous concerne tous. C’est un problème de santé publique qui entrave le développement du continent et ses échanges économiques. Investir dans la lutte contre la malaria est rentable : un dollar investi en rapporte 40 à 60. Le programme Dimalphar, qui vise à éradiquer la maladie, nous appartient à tous. Nous devons tous y participer et relever le défi.

Propos recueillis par la rédaction de NotreAfrik.

Articles similaires

Get the app