Le ministre gambien des Finances Seedy Keita et le chargé d’affaires américain Robert Anderson ont signé le 18 septembre 2026 à Banjul un accord de restitution de 2 507 911,73 dollars — environ 1,4 milliard de FCFA. C’est le produit net de la vente d’une propriété de Potomac, dans le Maryland, acquise en 2010 par l’ancien président Yahya Jammeh et son épouse Zineb « avec des fonds publics gambiens détournés », selon le département américain de la Justice. L’argent n’ira pas au budget de l’État : il alimentera le fonds gambien de réparation des victimes. C’est la première restitution américaine d’avoirs Jammeh.
L’opération, de la confiscation à la signature
La maison a été achetée alors que Jammeh était au pouvoir. En 2020, le département de la Justice a engagé une action civile en confiscation, affirmant dans sa plainte que l’ancien président avait « obtenu des millions de dollars de manière illicite en détournant des fonds publics et en sollicitant des pots-de-vin auprès d’entreprises cherchant à obtenir des monopoles dans divers secteurs de l’économie gambienne ».
La confiscation a été ordonnée en 2022. « Aucune personne ne s’est manifestée pour contester la décision », a précisé Robert Anderson. Le bien a ensuite été vendu.
Une précision que les comptes rendus omettent souvent : la propriété était détenue avec l’épouse de l’ancien président, elle-même visée par des sanctions américaines depuis 2018. La formule « saisi à l’ancien président » escamote la codétentrice.
Où va l’argent, et pourquoi Washington l’impose
L’accord organise le transfert vers le fonds de réparation institué par la loi gambienne de 2023, à la suite des recommandations de la Commission vérité, réconciliation et réparations. Celle-ci a siégé de 2018 à 2021 et documenté des centaines de cas de meurtres, tortures, viols, disparitions et détentions arbitraires commis pendant les vingt-deux années de règne.
Washington en fait une condition explicite : l’argent doit servir conformément à la loi de 2023. Cette clause de traçabilité est aussi une marque de défiance envers l’administration bénéficiaire — et elle applique un modèle éprouvé ailleurs, où les avoirs restitués ne retournent pas à l’État de façon discrétionnaire mais vers une destination contrôlée.
Les avoirs de Yahya Jammeh : à quelle échelle ?
Le chiffre est petit, et il faut le dire. La commission d’enquête gambienne sur les biens de l’ancien président, qui a rendu son rapport en 2019, a estimé à plus de 300 millions de dollars les fonds détournés ou les biens acquis illicitement : comptes, entreprises, véhicules, bétail, une centaine de propriétés en Gambie, des avoirs à l’étranger. Cette estimation est celle de la commission, pas un montant établi par un tribunal.
Les États-Unis ont placé la famille sous sanctions en 2017, lui ont interdit l’entrée sur leur territoire en 2018, et ciblé la propriété de Potomac. La Suisse, de son côté, a condamné en 2024 un ancien ministre de l’Intérieur gambien à vingt ans de prison. Jammeh, lui, vit en Guinée équatoriale depuis janvier 2017, hors d’atteinte.
Un fonds et un tribunal qui manquent tous deux d’argent
Le fonds de réparation en a besoin : la commission a recensé des milliers de victimes éligibles, et les premiers versements ont été financés par l’État gambien pour des montants modestes.
Quant au tribunal spécial hybride Gambie-CEDEAO chargé de juger les crimes du régime — premier partenariat de ce type conclu par l’organisation régionale, approuvé en décembre 2024 —, il n’est toujours pas financé. Les 2,5 millions de Potomac ne suffiront à alimenter ni l’un ni l’autre.
L’écart entre le geste et les besoins n’est pas propre à la Gambie : 112 victimes seulement ont été indemnisées sur 1 009 recensées lors d’une précédente opération sur les biens de l’ancien président.
Ce que le précédent vaut
Trois choses, qui sont une lecture de la rédaction.
La méthode d’abord. La restitution gambienne applique une logique que promeuvent la Convention des Nations unies contre la corruption et plusieurs législations nationales : l’argent va à une destination fléchée. C’est la même bataille qui se joue en France sur les biens mal acquis — le parquet national financier y requiert le renvoi de neuf héritiers d’Omar Bongo, et le volet équato-guinéen a déjà donné lieu à une condamnation définitive. Elle avance à la vitesse des procédures civiles : environ une décennie par bien.
Le signal ensuite. Dans un pays de moins de trois millions d’habitants où la justice transitionnelle piétine faute de moyens, chaque dollar restitué avec un fléchage « victimes » renforce une demande de comptes que le gouvernement a portée sans la financer.
La limite enfin. Tant que l’ancien président est protégé à Malabo et que le tribunal n’existe que sur le papier, les réparations restent une politique sans jugement — et l’argent de Potomac, un symbole qui coûte peu à celui qui le rend.