Le ministre gambien de la Justice l’a annoncé devant les députés le 9 septembre 2026 : Washington finalise l’accord permettant de transférer à la Gambie les fonds issus de la vente de la villa Jammeh, à Potomac dans le Maryland, confisquée à l’ancien président Yahya Jammeh. Les reprises retiennent le chiffre de 3,5 millions de dollars. C’est le prix payé à l’achat — pas nécessairement le montant qui parviendra au fonds d’indemnisation des victimes.
Six ans de procédure américaine
L’affaire remonte à 2020, quand des procureurs fédéraux américains engagent une action pour saisir la résidence, située dans une banlieue cossue de Washington. Selon leur plainte, l’ancien chef de l’État gambien avait acquis 281 biens immobiliers avec des fonds détournés du Trésor public. Le département américain de la Justice obtient la confiscation définitive du bien en 2022, à la suite d’une décision de justice.
Yahya Jammeh, qui a dirigé la Gambie pendant vingt-deux ans, est réfugié en Guinée équatoriale depuis janvier 2017.
Le ministre de la Justice Dawda Jallow a indiqué au Parlement que l’accord était en cours de signature et que les fonds seraient transférés dans les jours suivants. Une fois rapatriés, ils doivent être versés à la Commission des réparations, l’organe chargé d’indemniser les victimes des crimes commis sous le régime précédent.
Le chiffre de la villa Jammeh qu’il faut regarder
C’est ici que la vigilance s’impose.
Une enquête du média gambien Malagen, publiée en novembre 2025, rapportait que les États-Unis envisageaient de transférer environ 2,5 millions de dollars, et non 3,5. Interrogée alors sur cet écart, une responsable du dossier répondait que le processus débutait à peine et qu’aucune communication formelle n’avait précisé le montant final de la vente ni les déductions opérées.
L’explication est mécanique et n’implique aucune irrégularité : une propriété achetée 3,5 millions ne se revend pas nécessairement au même prix, et une procédure de confiscation génère des frais — gestion du bien pendant plusieurs années, frais de justice, commissions de vente.
Mais la conséquence est nette : le chiffre de 3,5 millions de dollars, repris dans tous les titres, décrit la valeur du bien saisi. Il ne décrit pas le montant de la restitution. Tant que les deux parties n’ont pas publié le décompte final, écrire que Washington restitue 3,5 millions est prématuré.
Cent douze victimes sur mille neuf
Le second point est en aval, et il est plus important encore.
Selon les éléments présentés au Parlement gambien, le dispositif de réparation recense 1 009 victimes. Au 7 septembre 2026, 112 d’entre elles — ou leurs familles — avaient perçu l’intégralité de leur indemnisation. Un peu plus d’une victime sur dix.
L’enquête de Malagen relevait par ailleurs que, sur l’exercice précédent, les dotations budgétaires n’avaient été que partiellement décaissées : 5,3 millions de dalasis sur 10 millions prévus pour le fonctionnement, et 17,5 millions sur 20 millions pour le fonds de réparation.
Autrement dit, le goulot d’étranglement n’est pas seulement l’argent qui arrive. C’est l’argent qui repart.
Le recouvrement d’avoirs n’est qu’un premier tiers
La restitution d’avoirs mal acquis est régulièrement présentée comme une victoire en soi. L’exemple gambien montre qu’elle n’est qu’un premier tiers de parcours.
Le premier tiers, judiciaire, s’est déroulé aux États-Unis : enquête, plainte, confiscation, vente. Il a pris six ans, et il a abouti. C’est déjà plus que dans la plupart des dossiers comparables — les procédures visant les patrimoines de dirigeants africains en Europe et en Amérique du Nord s’étirent souvent sur une décennie, comme l’illustrent les affaires touchant Teodorín Obiang ou la famille Bongo.
Le deuxième tiers, diplomatique, est en cours : négociation de l’accord bilatéral de transfert, définition du montant net, conditions éventuelles d’affectation.
Le troisième, national, est le plus difficile et le moins documenté : faire parvenir les fonds aux personnes torturées, aux familles des disparus, aux victimes d’exécutions extrajudiciaires que la Commission vérité, réconciliation et réparations a recensées. C’est ce tiers-là que mesure le ratio de 112 sur 1 009.
Un calendrier qui impose de la traçabilité
Un élément de contexte doit être noté sans en tirer de conclusion : l’élection présidentielle gambienne est prévue le 5 décembre 2026. Le transfert de fonds intervient donc à moins de trois mois du scrutin.
Cela n’implique aucune intention et ne préjuge d’aucun détournement. Cela impose en revanche une exigence de traçabilité renforcée, que la société civile gambienne — très mobilisée depuis la transition démocratique — réclame déjà : compte dédié, publication des versements, audit indépendant.
Pour les autres capitales ouest-africaines confrontées à la question des biens mal acquis, et pour le Tribunal spécial que la CEDEAO a approuvé en décembre 2024 sans en prévoir le financement, la manière dont la Gambie gérera ces fonds vaudra précédent.
Le premier tiers du parcours est franchi. Restent les deux autres.
Sources
- The Standard (Gambie), 11 septembre 2026 : déclarations de Dawda Jallow au Parlement, chiffres de 1 009 victimes et 112 indemnisées au 7 septembre 2026.
- Malagen (Gambie), novembre 2025 : écart entre 2,5 et 3,5 millions de dollars, décaissements partiels en dalasis. Enquête consultée par extraits.
- Africtelegraph, 13 septembre 2026.
- VOA Afrique, juillet 2020 : plainte des procureurs fédéraux, 281 biens immobiliers.
- AllAfrica / Justice Info, mars 2025 : Tribunal spécial de la CEDEAO.
Le montant net effectivement transféré n’a pas été publié à la date de rédaction. NotreAfrik actualisera cet article lorsque le décompte officiel sera rendu public.







