Le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye a effectué le 28 juillet 2026 une visite de vingt-quatre heures à Bamako, neuf jours après avoir pris la présidence en exercice de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Aucun accord formel n’a été annoncé. Les deux pays partagent environ 700 kilomètres de frontière et un corridor routier dont dépend l’approvisionnement malien.
La visite de Bassirou Diomaye Faye à Bamako n’était pas un déplacement diplomatique ordinaire. Le président sénégalais a été accueilli au bas de la passerelle, à l’aéroport international Président Modibo Keïta, par le chef de la transition malienne, le général Assimi Goïta, avec hymnes nationaux, revue des troupes et salutation des corps constitués. La séquence protocolaire, filmée et largement diffusée, faisait partie du message.
Le chef de l’État sénégalais a présenté ses condoléances après les attaques du 18 juillet 2026 contre l’armée malienne dans le nord du pays, qu’il a qualifiées d’actes odieux, lâches et barbares. Il a rendu hommage aux moyens déployés et aux sacrifices consentis par les forces maliennes.
Après un tête-à-tête au palais de Koulouba, les délégations ont tenu une séance restreinte puis une séance élargie, consacrées à la coopération bilatérale, à la paix, à la sécurité et au développement sous-régional. Aucun communiqué conjoint chiffré ni protocole d’accord n’a été rendu public à l’issue des travaux.
Diomaye Faye à Bamako, premier déplacement d’un président de la CEDEAO en terre AES
Le calendrier donne à ce voyage une portée qui dépasse le bilatéral. Le 19 juillet 2026, Bassirou Diomaye Faye a été porté à la présidence en exercice de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de la CEDEAO, une organisation réduite à douze membres. Bamako est sa première destination dans cette fonction.
Or le Mali n’est plus membre de l’organisation. Avec le Burkina Faso et le Niger, il a acté son retrait au profit de l’Alliance des États du Sahel (AES). Le choix de Bamako comme première étape n’est donc pas neutre : il signale que Dakar entend maintenir un canal ouvert avec les capitales sahéliennes plutôt que d’entériner la rupture.
Le président sénégalais a lui-même qualifié son déplacement de visite de courtoisie, formule prudente qui évite d’engager la CEDEAO en tant qu’institution. La distinction entre le chef d’État sénégalais et le président en exercice de l’organisation régionale sera difficile à tenir dans la durée, mais elle offre pour l’instant une marge de manœuvre utile.
Une médiation efficace ne peut pas commencer par la seule exigence d’un retour. Les gouvernements de l’AES ont construit leur légitimité sur la souveraineté, la rupture avec certaines puissances occidentales et la critique des sanctions régionales. Pour rouvrir un espace de discussion, la CEDEAO doit proposer des arrangements concrets sur la circulation, le commerce, les infrastructures et la sécurité des frontières.
Un corridor qui oblige Dakar autant que Bamako
Le rapprochement ne relève pas seulement de la diplomatie. Le Mali est un pays enclavé dont une part déterminante des importations transite par le corridor reliant Bamako au port de Dakar. Les recettes portuaires, les transporteurs et les commerçants sénégalais dépendent en retour de ce flux.
Des données citées par l’agence APA pour 2022 indiquent que le Mali représentait alors 50,5 % des exportations sénégalaises vers l’Afrique, pour une valeur de 1 404,5 milliards de francs CFA. Ces chiffres datent de quatre ans et doivent être actualisés, mais ils donnent l’ordre de grandeur du débouché malien pour l’économie sénégalaise.
Cette imbrication explique la constance de la position de Dakar depuis 2024 : le Sénégal n’a jamais adopté la ligne dure sur les sanctions et a plaidé, y compris au sein de la CEDEAO, pour éviter l’isolement du Sahel. Les deux États ont d’ailleurs maintenu des mécanismes de sécurité malgré la rupture institutionnelle, notamment des échanges de renseignements et des patrouilles conjointes lancées le 20 février 2025 dans la zone de Diboli.
S’y ajoute une menace directe. La progression des groupes armés vers le sud et l’ouest du Mali rapproche mécaniquement l’insécurité de la frontière orientale du Sénégal, dans la région de Kayes puis vers Tambacounda. Ce que Dakar défend à Bamako, il le défend aussi chez lui.
Ce que la visite ne règle pas
Le geste est réel, ses limites aussi. Aucun mécanisme opérationnel n’a été annoncé : ni nouvelles patrouilles conjointes, ni cadre formalisé de partage du renseignement, ni calendrier de suivi. La coopération reste, à ce stade, une déclaration d’intention entre deux chefs d’État dont les régimes procèdent de légitimités très différentes.
Le Sénégal marche par ailleurs sur une ligne étroite. Trop de proximité affichée avec une transition militaire fragilise le discours démocratique de Dakar auprès de ses partenaires ; trop de distance, et le canal se referme au profit d’autres acteurs, russes ou turcs notamment, déjà présents à Bamako. Le 23 juin 2026 à Berlin, Bassirou Diomaye Faye avait plaidé pour un soutien international accru à la sécurité du Sahel : sa visite à Bamako donne à cette position une traduction régionale.
La véritable épreuve viendra du prochain sommet de la CEDEAO. Le président sénégalais y arrivera en ayant montré qu’il peut parler à l’AES. Il lui restera à démontrer que ce dialogue produit autre chose que des images d’aéroport : un régime commercial préservé, des corridors sécurisés, et peut-être un cadre de coopération sécuritaire que la rupture de 2025 avait rendu improbable. Une lecture que la trajectoire du président sénégalais et celle du chef de la transition malienne rendent moins improbable qu’il n’y paraît.








