Le 19 octobre 2026, l’Agence Ecofin a publié une tribune d’Innocent Konan, directeur général et responsable commercial de Bayer West-Central Africa, qui fait du maïs hybride la clé de la sécurité alimentaire. Le constat de départ est juste : en 2024, le maïs rendait 2,07 tonnes par hectare en Afrique, contre 11,25 aux États-Unis, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Mais l’auteur vend les semences qu’il recommande, et la question qui compte pour le producteur reste ouverte : que lui reste-t-il une fois la semence payée ?
Une tribune signée par un vendeur de semences
La tribune, republiée le même jour par le site guinéen LeRadar224, cite nommément la marque DEKALB, que Bayer commercialise, et son programme Better Life Farming en Côte d’Ivoire. Son auteur y résume sa thèse : « Produire plus ne suffit plus. » Il faut, selon lui, augmenter la productivité des terres déjà cultivées plutôt qu’étendre les surfaces.
Les chiffres avancés ne sont pas sourcés. Innocent Konan évoque un potentiel de plus de 10 tonnes par hectare pour les variétés DEKALB « si les bonnes pratiques sont respectées », 35 centres Better Life Farming ouverts en Côte d’Ivoire et plus de 10 000 agriculteurs formés en 2026. Il annonce des hausses de rendement « pouvant atteindre 150 % », en donnant l’exemple d’un passage de 3,5 à 8 tonnes par hectare. Ce passage correspond en réalité à une hausse d’environ 129 %, selon le calcul de la rédaction.
Surtout, ces résultats sont obtenus dans des exploitations « accompagnées », avec intrants, conseil, financement et débouchés. Une performance mesurée dans ces conditions ne dit pas ce que la seule semence apporte à un paysan qui l’achète sans le reste. Le texte ne contient d’ailleurs aucune phrase sur le prix de la semence.
Le rendement du maïs hybride face aux chiffres de la FAO
L’écart de rendement est réel. Selon les séries de la FAO compilées par Our World in Data, le rendement africain est passé de 1,81 tonne par hectare en 2000 à 2,07 tonnes en 2024 : moins de 15 % de progression en près d’un quart de siècle. L’Afrique de l’Ouest était à 1,98 tonne en 2024, la moyenne mondiale à 5,80 tonnes. Les 11,7 tonnes souvent citées pour les États-Unis correspondent à l’année 2025, pas à 2024.
En 2024, l’Éthiopie atteignait 3,44 tonnes par hectare, le Ghana 2,77, la Côte d’Ivoire 2,56 et le Nigeria 2,03. Le diagnostic de Bayer rejoint donc celui des chercheurs. Au Ghana, selon le plan semencier national de 2015 cité par l’indice d’accès aux semences en Afrique (TASAI), les semences certifiées ne couvraient qu’environ 11 % des besoins nationaux en maïs.
Racheter la semence chaque saison : ce que paie le producteur
L’hybride a un coût récurrent. Sa vigueur baisse si l’on ressème le grain récolté, ce qui oblige à racheter la semence à chaque campagne. En Tanzanie, selon le rapport TASAI de décembre 2021, un kilo de semence de maïs hybride coûtait en 2020 dix fois le prix d’un kilo de grain, contre cinq fois pour les variétés à pollinisation libre, que le paysan peut ressemer. Au Ghana, la semence hybride valait en 2021 plus de trois fois le prix du grain.
Concrètement, à un rapport de dix pour un, chaque kilo de semence doit être remboursé par dix kilos de grain supplémentaires avant le moindre gain. Le calcul se complique avec les engrais : le potentiel de 10 tonnes suppose une fertilisation que peu d’exploitations pratiquent. Lors du sommet de l’Union africaine de mai 2024 à Nairobi, le continent était crédité d’environ 18 kilos d’engrais par hectare, contre environ 135 dans le monde, selon les chiffres rapportés par News24. NotreAfrik a déjà décrit ce déficit de fertilisation des sols africains.
Le risque se lit à l’échelle d’une exploitation. Une semence achetée à crédit, mal fertilisée puis frappée par la sécheresse peut laisser le producteur endetté et sans récolte : c’est une critique récurrente des organisations paysannes. Aucune donnée publique ne chiffre aujourd’hui le revenu net d’un producteur ouest-africain passé à l’hybride, ni dans la tribune ni dans les contenus examinés.
Qui capte la valeur du marché semencier
Le marché est concentré. Selon les organisations GRAIN et ETC Group, quatre groupes contrôlaient 56 % des ventes mondiales de semences commerciales en 2023, Bayer en tête avec 23 %. À l’échelle nationale, les quatre premières entreprises détenaient 74 % du marché du maïs en Tanzanie en 2020 et 52 % au Ghana, selon TASAI.
En mars 2025, Bayer a inauguré en Zambie une usine de semences de maïs hybride de 11 000 tonnes, pour 32 millions d’euros, selon l’Agence Ecofin. Son directeur général, Bill Anderson, y voyait « une excellente opportunité commerciale pour Bayer ». La tribune d’octobre 2026 s’inscrit dans cette stratégie.
La recherche publique propose d’autres voies. Le Centre international d’amélioration du maïs et du blé (CIMMYT) a annoncé le 10 juin 2026 huit nouveaux hybrides proposés sous licence à des entreprises publiques et privées. Ces variétés visent surtout l’Afrique de l’Est et doivent encore être homologuées pays par pays.
Semences paysannes, recherche publique : le débat dépasse Bayer
L’Alliance pour la souveraineté alimentaire en Afrique (AFSA) estime qu’environ 90 % des semences semées sur le continent proviennent des systèmes paysans. Ces organisations redoutent une dépendance aux intrants et contestent les règles semencières harmonisées de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), qui facilitent la circulation des variétés certifiées sans reconnaître les semences paysannes.
Le débat ne se réduit pas à hybride contre semence paysanne. Il porte sur le prix de la semence, l’accès au crédit et aux engrais, le droit de ressemer et la place des semenciers africains. NotreAfrik a montré, à propos des agricultrices du Nigeria, combien l’accès aux intrants pèse sur les rendements. Pour trancher, il manque une donnée que ni Bayer ni les pouvoirs publics ne publient : la marge du producteur, semence et engrais déduits, comparée d’une option à l’autre dans les mêmes conditions.








