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Nkrumah : le Ghana repasse de 6 fondateurs à 1

Portrait de Kwame Nkrumah, premier président du Ghana dont la fête divise encore le pays

« Sa déclaration audacieuse selon laquelle l’homme noir est capable de gérer ses propres affaires reste le socle de notre fierté nationale », a écrit le président ghanéen John Dramani Mahama le 21 septembre 2026, pour le 117ᵉ anniversaire de la naissance de Kwame Nkrumah. Le message est de circonstance. La date, elle, ne l’est pas : le 21 septembre n’est redevenu la fête du Fondateur qu’en 2025, après six ans où le pouvoir précédent l’avait déplacée au 4 août pour honorer six fondateurs au lieu d’un seul.

Pourquoi la date de Nkrumah est un enjeu politique au Ghana

Le pays vit depuis l’indépendance sur deux traditions politiques. La tradition dite nkrumahiste — État développeur, panafricanisme, socialisme africain — dont le Congrès démocratique national (NDC) de l’actuel président se réclame partiellement. Et la tradition libérale issue de l’United Gold Coast Convention, hostile à Nkrumah, dont procède le Nouveau Parti patriotique (NPP).

En 2019, le gouvernement NPP de Nana Akufo-Addo a fait voter la création d’un « Founders’ Day » au 4 août, date de la fondation de l’UGCC en 1947, pour honorer les six pères de l’indépendance — parmi lesquels des adversaires directs de Nkrumah, dont le propre père et l’oncle du président d’alors. Le 21 septembre était rétrogradé en simple journée du souvenir.

Revenu au pouvoir en janvier 2025, le gouvernement Mahama a fait rétablir le 21 septembre comme fête du Fondateur. Au singulier. Le message du 21 septembre 2026 est donc aussi un acte de restauration symbolique — et le pluriel ou le singulier de ce mot résume soixante-dix ans de dispute ghanéenne.

Ce que Mahama a dit, et ce qu’il n’a pas dit

Le message tient en quelques phrases. Nkrumah, « visionnaire », a placé le Ghana « comme un phare d’espoir sur la scène mondiale » par sa poursuite de la liberté, de l’unité panafricaine et de l’autosuffisance. « Le travail de construction nationale n’est pas achevé. » Et le président relie l’héritage à son propre programme : « Puisons notre force dans la vision d’Osagyefo et contribuons à réaliser l’agenda Resetting Ghana. »

Rien de plus, et c’est le point : le texte ne dit ni ce que la vision de Nkrumah recommanderait aujourd’hui, ni ce que le gouvernement en retient concrètement.

Le Convention People’s Party, héritier direct de Nkrumah et force politique devenue marginale, a été bien plus précis le même jour. Il appelle à « relancer la vision d’autosuffisance et d’industrialisation » et à « protéger et relancer les entreprises publiques » — un programme qui, pris au sérieux, contredirait une large part de la politique économique ghanéenne des quarante dernières années, sous programme du Fonds monétaire international, NDC et NPP confondus.

La question de 1957 est encore celle de 2026

À l’indépendance, l’économie ghanéenne dépendait massivement du cacao. Nkrumah a voulu transformer cette structure : électricité, infrastructures, industrie, éducation, entreprises publiques, planification. Le barrage d’Akosombo en reste le symbole. L’objectif était d’utiliser les revenus des matières premières pour bâtir une économie industrielle.

C’est le débat qui revient aujourd’hui dans toute l’Afrique, avec un vocabulaire différent et une question identique. Exporter du cacao ou du chocolat ? De la bauxite ou de l’aluminium ? De l’or brut ou une industrie autour de l’or ? Le Ghana a d’ailleurs choisi, en 2025, de créer une structure publique pour capter son or artisanal — 103 tonnes déclarées, mais 44 400 dollars d’impôts seulement, un résultat qui montre que déclarer et taxer sont deux choses distinctes.

Le contexte financier n’est pas celui de 1957. Le pays sort d’un défaut de paiement et d’un programme du FMI, a restructuré sa dette, et son remboursement a rassuré les marchés sans se voir dans les ménages. Il cherche par ailleurs à convertir l’épargne de sa diaspora en investissement : 7,8 milliards de dollars de transferts annuels.

L’héritage n’est pas que industriel

Une lecture sérieuse évite l’hagiographie. Nkrumah est une figure majeure de l’indépendance africaine et du panafricanisme, auteur d’Africa Must Unite. Son bilan politique est débattu, et il l’est au Ghana même.

Le Preventive Detention Act de 1958 a permis la détention sans procès de personnes jugées menaçantes pour la sécurité de l’État. Le pays est devenu officiellement un État à parti unique en 1964. Des opposants ont été emprisonnés. Nkrumah a été renversé par un coup d’État militaire le 24 février 1966, alors qu’il se trouvait à l’étranger.

Ce débat est vivant : le même week-end, l’homme d’affaires Sir Sam Jonah a défendu le Preventive Detention Act « dans son contexte », tout en regrettant que trop d’étudiants ghanéens ne rencontrent Nkrumah « que comme une statue ». Le festival de Nkroful, son village natal, avait pour thème « L’Afrique doit s’unir ou périr ».

L’économie de l’époque avait aussi ses fragilités. L’ambition industrielle exigeait des investissements considérables ; les dépenses publiques ont augmenté, les réserves accumulées grâce au cacao ont fondu, la dette extérieure a progressé, et plusieurs entreprises publiques ont affiché des performances inégales. La leçon n’est pas que l’industrialisation était une erreur — c’est qu’industrialiser suppose de choisir des investissements capables de devenir productifs et soutenables.

Une référence que tout le monde revendique

C’est la limite de l’exercice, et c’est une lecture de la rédaction : l’héritage de Nkrumah est au Ghana ce que certaines figures fondatrices sont ailleurs — une référence que chacun revendique et que personne n’applique. Le parti qui la prend au mot reste marginal dans les urnes. Le parti qui la célèbre gouverne au centre, sous contrainte budgétaire. Le parti qui la conteste perd le terrain symbolique.

Pour le reste du continent, où Nkrumah est d’abord le père de l’unité africaine, la question posée par le festival de Nkroful — un héritage « inachevé » — vaut mieux qu’un message présidentiel. Soixante-trois ans après la création de l’Organisation de l’unité africaine, la Zone de libre-échange continentale est le premier chantier concret de cette unité. Elle avance à la vitesse des douanes.

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