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Douala Grand Mall : 170 millions pour un procès à Londres

Le Douala Grand Mall, centre commercial au cœur du litige entre Craft et Actis

Pour être simplement entendue devant la High Court de Londres, la société camerounaise Craft Development SCI a dû fournir une garantie de frais de 226 000 livres — environ 170 millions de FCFA. Elle poursuit depuis le 1er mars 2022 le fonds d’investissement Actis et cinq entités liées, à propos du terrain sur lequel a été construit le Douala Grand Mall. Quatre ans plus tard, aucun juge n’a examiné le fond.

Une lettre d’intention de 2015, et un projet réalisé sans elle

Les faits, tels que rapportés dans les décisions publiées de la High Court, remontent à 2015. Craft Development avait obtenu une promesse de vente sur un terrain de Douala destiné à un centre commercial ; l’un de ses associés, Valère Tchumtchoua Tohouo, avait versé un dépôt d’environ 500 000 dollars — de l’ordre de 296 millions de FCFA au taux moyen de l’époque. En novembre 2015, des entités liées à Actis ont signé avec Craft une lettre d’intention prévoyant une coentreprise pour acquérir le terrain et développer le projet.

Le montage ne s’est pas fait avec Craft. Selon les prétentions exposées devant la justice anglaise, Actis s’est ensuite associé à MatK Limited et à d’autres sociétés liées à Mathurin Jidouc Kamdem — lui-même associé de Craft — qui avaient acquis la promesse de vente. Le terrain a été acheté et le centre développé sans Craft ni M. Tchumtchoua.

Le Douala Grand Mall, présenté à son ouverture comme un investissement d’environ 50 milliards de FCFA, a été inauguré par le Premier ministre Joseph Dion Ngute le 17 décembre 2020. M. Kamdem en est publiquement le promoteur.

La responsabilité des uns et des autres dans cette séquence n’a été établie par aucun juge. Actis conteste l’ensemble des allégations.

Un conflit entre associés devenu procès à Londres

La procédure anglaise est l’un des volets d’un conflit interne à Craft. Au Cameroun, M. Tchumtchoua a obtenu du tribunal de grande instance du Wouri, par jugement du 8 mars 2021 confirmé en appel le 21 janvier 2022, la nomination de Ngoua Elembe Hiob comme administrateur provisoire de la société. C’est cet administrateur qui a engagé l’action contre Actis à Londres.

Craft allègue rupture de contrat, incitation à la rupture, entente par moyens illicites et fraude. Le montant réclamé n’apparaît dans aucune des décisions publiées ; le profil professionnel de Charles Holroyd, barrister de 7KBW ayant représenté Actis, mentionne une demande d’environ 7 millions de dollars.

Trois décisions, aucune sur le fond

Actis a d’abord contesté le pouvoir de l’administrateur provisoire à représenter Craft, et demandé la radiation. Par décision du 6 mars 2024, la High Court a rejeté cette demande et condamné Actis à verser environ 144 000 livres — 110,5 millions de FCFA — à titre de provision sur frais. Une défense au fond a été déposée le 3 mai 2024, une réplique le 13 juin.

Cette première décision ne dit rien de la responsabilité d’Actis. Elle autorise seulement le procès à continuer.

Le 22 juillet 2024, Actis a demandé une security for costs — mécanisme du droit anglais permettant à un défendeur d’exiger d’un demandeur sans moyens une garantie couvrant ses frais en cas d’échec. Actis réclamait jusqu’à 1,6 million de livres, soit 1,25 milliard de FCFA.

À l’audience de mai 2025, il était admis que Craft ne pourrait pas payer les frais d’Actis en cas de défaite. M. Tchumtchoua, qui finance la procédure, a produit ses relevés bancaires et déclaré avoir épuisé son épargne et emprunté à des proches.

Le juge relève le calendrier de l’argumentation

Le 4 juin 2025, la juge Stacey a estimé qu’exiger 1,6 million de livres risquait d’« étouffer » la demande, tout en relevant que Craft n’avait pas démontré que son insolvabilité était causée par Actis. Elle a fixé la garantie à 300 000 livres, en trois tranches de 100 000.

Son jugement contient une remarque qui mérite d’être citée. Jusqu’en mars 2025, les conseils d’Actis soutenaient que le juge ne devait pas examiner le bien-fondé de la demande ; deux jours avant l’audience, ils ont invoqué des « faiblesses fatales inhérentes » à la thèse de Craft. « Il est révélateur que ce point ne soit soulevé qu’à ce stade », écrit la magistrate.

Craft n’a honoré aucune des trois échéances. Le 27 octobre 2025, Jonathan Glasson KC, juge suppléant, a refusé de supprimer l’obligation — le retrait par Actis d’une seule non-admission dans sa défense ne constituait pas un « changement matériel de circonstances » au sens de la jurisprudence Tibbles v SIG — mais l’a ramenée à 226 000 livres, les parties ayant renoncé à une expertise de droit camerounais estimée à 74 000 livres. Craft disposait de six semaines pour fournir la garantie, faute de quoi son action serait radiée. Le procès au fond était fixé dans une fenêtre ouvrant le 5 mai 2026.

Ce que l’on ne sait pas

Les décisions publiques disponibles ne permettent pas d’établir si Craft a fourni les 170 millions de FCFA dans le délai, si son action a été radiée, ni si le procès de mai 2026 s’est tenu. Nous n’avons pas trouvé davantage.

Un seul indice, à manier avec prudence : la page professionnelle de Charles Holroyd, mise à jour en avril 2026, décrit l’affaire comme « en cours ». Cela suggère que l’action n’avait pas été radiée au printemps 2026, sans rien dire du procès ni de son issue.

Trois précautions s’imposent. Les accusations de fraude et d’entente sont celles de Craft ; elles n’ont été ni examinées ni retenues par la High Court. Les montants de garantie ne sont ni des indemnités ni des indices de culpabilité — ils protègent le défendeur contre des frais irrécouvrables. Enfin Actis, gestionnaire d’actifs londonien spécialisé dans les marchés émergents et passé sous le contrôle de General Atlantic en 2024, n’est mis en cause que par un demandeur ; sa position publique se limite à contester.

Le prix d’entrée d’un tribunal londonien

L’affaire dépasse le cas d’espèce, et ce qu’elle montre n’a rien d’anecdotique.

Un investisseur international, un promoteur camerounais et une société camerounaise en conflit entre associés règlent leurs comptes devant un juge de Londres, sur la base d’une lettre d’intention signée en 2015 à Douala. La partie africaine la moins dotée doit financer 170 millions de FCFA pour que sa demande soit seulement instruite — après avoir vu réclamer 1,25 milliard.

Le mécanisme n’a rien d’illégitime : il protège un défendeur contre un demandeur insolvable. Mais il produit un effet mesurable, celui d’un ticket d’entrée que la capacité financière détermine.

Ce n’est pas un cas isolé. Nous avons décrit la même géographie judiciaire dans le dossier du cacao camerounais, où le fonds américain TriLinc espère récupérer sa créance devant les tribunaux britanniques, contre le gestionnaire des garanties et son assureur. Le litige naît en Afrique ; il se juge à Londres.

Et le chantier du BRT de Douala le rappelle par un autre bout : l’infrastructure de la capitale économique camerounaise se décide entre un bailleur, un État et une communauté urbaine, mais son financement comme ses contentieux se règlent selon des cadres qui ne sont pas écrits à Douala.

Sources : Investir au Cameroun (Amina Malloum), 7 septembre 2026, et version anglaise Business in Cameroon ; High Court of Justice (King’s Bench Division), Craft Development SCI v Actis LLP & Ors, [2025] EWHC 1355 (KB), 4 juin 2025, et [2024] EWHC 383 (KB), 6 mars 2024 ; décision Jonathan Glasson KC, 27 octobre 2025 ; profil 7KBW de Charles Holroyd (avril 2026).

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