La plus grosse introduction en Bourse jamais tentée sur le continent s’ouvre à Lagos en octobre. Un fonds de pension kényan qui voudrait y souscrire découvrira pourtant que les bourses africaines sont reliées entre elles depuis bientôt quatre ans. Le lien existe. Il ne sert pas à cela — et cet écart en dit long sur ce que l’Afrique sait construire, et sur ce qu’elle ne construit pas.
Bourses africaines : ce que l’AELP relie exactement
Le 18 novembre 2022, l’African Exchanges Linkage Project (AELP) est entré en service. Porté par l’Association africaine des bourses de valeurs (ASEA) et la Banque africaine de développement, financé par un fonds fiduciaire de coopération avec la Corée du Sud, le dispositif relie sept places : la BRVM d’Abidjan, la Bourse de Casablanca, l’Egyptian Exchange, la Bourse de Johannesburg, le Nairobi Securities Exchange, le Nigerian Exchange et la Bourse de Maurice. Une trentaine de sociétés de courtage y sont raccordées.
Voilà pour ce qui existe. Reste à savoir ce que cela fait, et c’est là que le dispositif se révèle beaucoup plus modeste que son nom ne le laisse croire.
L’AELP Link est un système d’acheminement d’ordres. Il permet à un courtier inscrit sur une place d’adresser l’ordre d’achat ou de vente de son client à un courtier d’une autre place, où le titre visé est coté. C’est tout. La compensation, le règlement et la conservation des titres continuent de relever du marché d’accueil, selon son droit et ses pratiques. Les fonds, eux, circulent séparément, par les canaux bancaires ordinaires.
Autrement dit : l’ordre traverse la frontière, mais ni le titre, ni l’argent, ni la garantie juridique ne la traversent avec lui. Aucune infrastructure commune n’a été créée — seulement un tuyau de messagerie posé par-dessus sept systèmes qui restent nationaux.
Une réserve s’impose ici, et elle est de taille. Aucun chiffre de volume échangé via l’AELP n’a été rendu public depuis le lancement, ni par l’ASEA ni par les bourses membres. Faute de ces données, il est impossible d’affirmer que la plateforme est peu utilisée : on peut seulement constater qu’après près de quatre ans, personne ne communique sur ce qui y transite.
Six semaines qui ont refait la tuyauterie des paiements
Le contraste devient frappant quand on regarde ce qui s’est passé, dans le même temps, sur les paiements. La séquence de l’été 2026 mérite d’être restituée dans son rythme.
Le 27 juillet, la Banque de réserve d’Afrique du Sud admettait le kwanza angolais comme monnaie de règlement du SADC-RTGS, plateforme qui ne réglait qu’en rand depuis 2013.
Le 29 juillet, la BEAC lançait à Douala un QR code de paiement interopérable commun aux six pays de la CEMAC, avec un objectif de 120 000 déploiements d’ici 2027.
Le 3 août, la même institution mettait en production SYSTAC 2, chambre de compensation régionale unique fondée sur la norme internationale ISO 20022, en remplacement d’un système en service depuis 2007.
Le 6 août, le secrétariat de la ZLECAf signait une concession de vingt ans, d’un montant de 3,1 milliards de dollars, pour déployer un système douanier numérique commun à cinquante pays.
En arrière-plan, le Système panafricain de paiement et de règlement (PAPSS) étend son maillage : la BEAC y a adhéré en juillet, avec un raccordement des banques de la CEMAC prévu d’ici fin 2026.
Aucun de ces chantiers n’a exigé de traité nouveau ni de monnaie unique. Tous procèdent par ajout incrémental à des infrastructures existantes. Et tous, à la différence de l’AELP, créent une infrastructure réellement partagée : une norme de messages commune, une chambre de compensation unique, une passerelle de règlement.
L’IPO Dangote, la démonstration par l’exemple
La raffinerie de Lekki prépare une introduction en Bourse d’environ 5 milliards de dollars, prévue en octobre sur la place de Lagos. Plusieurs marchés africains ont manifesté leur intérêt : Nairobi, qui pourrait mobiliser jusqu’à 500 millions de dollars via ses fonds de pension, Accra, Kigali, la BRVM. La Bourse de Johannesburg a, de son côté, confirmé des discussions.
Aucune double cotation simultanée n’est pourtant prévue. Johannesburg envisage une cotation secondaire, mais postérieure à l’opération nigériane. Des solutions de contournement sont à l’étude : certificats de dépôt, instruments reflets.
La raison n’est pas politique, et elle n’est pas non plus un manque de connectivité — puisque Nairobi, Lagos, Johannesburg et la BRVM sont précisément les places que l’AELP relie. Une cotation croisée suppose des accords de compensation et de conservation des titres entre infrastructures de marché, un régime de convertibilité permettant à un investisseur d’un pays de détenir un titre libellé dans la monnaie d’un autre, et une articulation entre régulateurs.
C’est exactement ce que l’AELP ne fournit pas. Quatre ans après avoir été reliées, ces places ne peuvent toujours pas accueillir ensemble la plus grande opération financière de l’histoire du continent. Le tuyau existe ; ce n’est pas le bon tuyau.
Pourquoi les paiements avancent et pas les capitaux
Trois explications se dégagent. Elles relèvent de l’analyse et non d’un diagnostic institutionnel : aucune institution n’a formulé publiquement ce raisonnement sous cette forme.
La première tient à la nature des acteurs. Les infrastructures de paiement sont pilotées par des banques centrales, qui disposent d’un pouvoir réglementaire direct sur les établissements et peuvent imposer une norme technique. Les marchés de capitaux relèvent de régulateurs boursiers nationaux, plus fragmentés et sans autorité les uns sur les autres. Une banque centrale décrète ; une association de bourses négocie.
La deuxième tient à la nature de ce qui circule. Un système de paiement transporte des ordres et des soldes. Une cotation croisée transporte de la propriété et du capital, avec les questions fiscales, juridiques et de contrôle qui l’accompagnent. Le premier se standardise ; le second se négocie, pays par pays.
La troisième est la plus déterminante : le contrôle des changes. Un paiement transfrontalier peut être réglé en monnaies locales via une chambre de compensation qui équilibre les positions. Un investissement boursier suppose que l’épargnant puisse sortir ses capitaux — donc convertir, rapatrier, avec une garantie sur la durée. Peu de réglementations de change africaines l’autorisent simplement.
Cette troisième raison explique aussi pourquoi l’AELP s’est arrêté où il s’est arrêté. Router un ordre ne demande l’accord de personne d’autre que des deux courtiers. Garantir à un épargnant kényan qu’il pourra revendre son titre nigérian et rapatrier le produit en shillings demande l’accord de deux banques centrales et de deux régulateurs.
L’épargne africaine finance les déficits africains
Cette asymétrie a un effet mesurable, et il rejoint un diagnostic posé par la Banque africaine de développement dans son rapport régional 2026 : l’Afrique de l’Ouest a moins un problème de capitaux qu’un problème d’orientation de ces capitaux.
Les investisseurs institutionnels africains — fonds de pension, assureurs, fonds souverains — gèrent environ 4 000 milliards de dollars d’actifs. Moins de 2,7 % sont alloués aux infrastructures et aux secteurs productifs du continent.
Ce chiffre s’éclaire à la lumière de ce qui précède. Un fonds de pension kényan qui souhaiterait investir dans une raffinerie nigériane se heurte à l’absence de canal praticable. Il placera donc son épargne dans des titres publics kényans.
Ce qui explique aussi que les émissions souveraines régionales soient massivement sursouscrites. Le 7 août 2026, le Trésor togolais a vu les investisseurs lui présenter 100 milliards de FCFA de soumissions pour n’en retenir que 22 — un carnet d’ordres cinq fois trop garni, laissant 78 milliards sur la table.
L’épargne africaine existe. Elle finance les déficits publics africains, faute d’infrastructure pour financer les entreprises africaines.
Ce que la méthode incrémentale peut, et ce qu’elle ne peut pas
Il ne s’agit pas de minorer les progrès accomplis sur les paiements. Ils sont réels, rapides, et leur méthode — l’ajout incrémental à l’existant — est probablement la plus efficace dont le continent dispose. Elle contraste favorablement avec les projets à grand seuil, comme la monnaie unique ECO dont l’échéance reste incertaine.
Mais l’AELP montre que cette méthode a une limite, et laquelle. Appliquée aux marchés de capitaux, elle a produit ce qu’elle savait produire : une couche de connectivité. Elle n’a pas produit ce qui manquait vraiment, parce que ce qui manquait ne relevait pas de la technique.
Faciliter les transactions n’est pas faciliter l’investissement. Un commerçant camerounais peut désormais encaisser un paiement par QR code depuis N’Djamena ; un épargnant camerounais ne peut toujours pas souscrire simplement à une introduction en Bourse à Lagos ou à Nairobi.
La question posée aux régulateurs africains n’est donc pas de savoir s’il faut relier davantage de bourses. Sept le sont déjà. Elle est de savoir si l’on est prêt à harmoniser la conservation des titres et à ouvrir, même partiellement, la convertibilité pour l’épargne longue. C’est un chantier politique, pas informatique — et rien n’indique qu’il soit engagé.
Sources : African Securities Exchanges Association et Banque africaine de développement, African Exchanges Linkage Project (mise en service du 18 novembre 2022) ; Johannesburg Stock Exchange, documentation AELP Link ; communiqués de la BEAC, de la Banque de réserve d’Afrique du Sud et du secrétariat de la ZLECAf, juillet-août 2026 ; UMOA-Titres ; rapport régional 2026 de la BAD. Les volumes échangés via l’AELP n’ont pas été rendus publics ; le calendrier de l’introduction en Bourse de la raffinerie de Lekki n’est pas confirmé à ce jour.








