Au Gabon, 78 % des personnes interrogées jugent négativement l’influence française — économique et politique — sur leur pays, contre 20 % d’avis favorables. Le chiffre vient du Round 10 d’Afrobarometer, réseau panafricain d’enquêtes d’opinion indépendantes. Il n’est pas nouveau : ils étaient déjà environ 72 % en 2020.
Dans un pays longtemps présenté comme l’un des piliers les plus solides de la relation franco-africaine, ce rapport de près de quatre opinions négatives pour une positive constitue un signal politique. Il ne dit ni la disparition de la France ni la rupture des relations bilatérales — il dit que l’influence française ne bénéficie plus de la légitimité sociale qui accompagnait autrefois sa présence.
Ce que mesure exactement le chiffre
La question posée n’est pas « aimez-vous la France ». Afrobarometer demande aux répondants si l’influence économique et politique de l’ancienne puissance coloniale sur leur pays est positive ou négative.
Au Gabon, 47,6 % répondent « très négative » et 29,9 % « quelque peu négative », soit 77,5 % — 78 % après arrondi. À l’inverse, 14,7 % la jugent « quelque peu positive » et 5,4 % « très positive ».
Le déséquilibre n’est donc pas celui d’une majorité critique : l’appréciation négative écrase l’opinion, et la modalité la plus sévère est à elle seule la plus choisie.
Une défiance antérieure au changement de régime
La tentation serait d’attribuer ce résultat au renversement d’Ali Bongo Ondimba en août 2023, après cinquante-cinq années de pouvoir exercé par sa famille.
Les séries d’Afrobarometer l’interdisent. Lors du Round 8, réalisé en 2020, environ 72 % des Gabonais jugeaient déjà négativement l’influence française. Le résultat actuel prolonge une tendance installée bien avant la transition politique.
Cela change la lecture. Le coup d’État n’a pas créé la défiance envers Paris ; il s’est produit dans une société où elle était déjà profondément installée. Ce qui s’est passé depuis 2023 a pu l’accentuer de quelques points, pas la faire naître.
La Chine première, sans histoire commune
Le contraste avec les autres partenaires extérieurs est net. La Chine recueille 61 % d’opinions positives, les États-Unis 47 %, la Russie 43 %, l’Union européenne 37 % et l’Inde 35 %. Les organisations africaines sont mieux notées encore — la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC) et l’Union africaine dépassent les 60 %.
La France ferme le classement des puissances extérieures mesurées, loin derrière l’ensemble des autres.
Un élément mérite d’être relevé : la Chine ne partage avec le Gabon ni histoire coloniale commune, ni langue, ni tradition institutionnelle — et obtient le meilleur score. La proximité culturelle et administrative n’est manifestement pas, dans ce cas, un actif diplomatique. Elle serait plutôt le contraire.
Ce que l’enquête ne dit pas
Le point est décisif pour lire ces chiffres sérieusement : l’enquête mesure des perceptions, elle n’en explique pas les causes. Le questionnaire ne demande pas aux répondants de justifier leur réponse.
Les explications qui circulent relèvent donc de l’analyse, pas de la donnée. Elles convergent sur trois pistes. Le franc CFA d’abord : le Gabon appartient à la zone de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), dont la monnaie reste arrimée à l’euro avec une garantie du Trésor français, dispositif de plus en plus contesté dans le débat public. Les restitutions de biens culturels ensuite. La mémoire des ingérences post-indépendance enfin — présence militaire permanente, liens étroits entre élites des deux pays, ce que le mot Françafrique résume.
Ces pistes sont plausibles. Aucune n’est établie par l’enquête.
Ce que ça change concrètement pour Paris
Le Gabon abrite encore d’importants intérêts économiques français : Eramet dans le manganèse, TotalEnergies dans les hydrocarbures, des filiales bancaires et logistiques.
Il serait exagéré d’en conclure que ces positions sont menacées par l’opinion. Les attributions de marchés relèvent d’arbitrages politiques et techniques ; une entreprise conserve souvent ses positions dans un pays où son État d’origine est mal perçu, et l’inverse se vérifie tout autant.
Ce que l’opinion détermine, c’est le coût politique intérieur d’un accord jugé trop favorable à Paris. Un gouvernement qui sait que 78 % de ses administrés jugent négativement l’influence française dispose d’une marge de négociation accrue — et d’un intérêt électoral à l’afficher. C’est une variable de rapport de force, pas un risque d’expulsion. Le même calcul traverse les débats en cours sur la trajectoire de la dette gabonaise.
Rejeter la France n’est pas choisir un autre camp
Ces résultats s’inscrivent dans une tendance documentée ailleurs sur le continent. Les travaux d’Afrobarometer montrent que les Africains ne ressentent pas le besoin de choisir un camp entre puissances extérieures.
Le même réseau relevait, dans un dispatch publié le 27 février 2026, que la Russie — malgré son empreinte croissante en Afrique — obtient un ratio d’opinions positives sur négatives de 1,5 contre 1, très inférieur à celui de la Chine (3,5) et des États-Unis (2,6). Au Gabon, ses 43 % la placent d’ailleurs derrière Washington.
Autrement dit, le rejet de l’influence française ne se convertit pas mécaniquement en adhésion à une puissance de substitution. Il exprime une demande de relations moins asymétriques, évaluées au cas par cas — ce que l’on retrouve dans les chantiers d’intégration régionale de la CEMAC.
Pour la diaspora gabonaise et africaine d’Europe, ces chiffres ont une résonance particulière : ils mesurent l’écart entre une relation historique présentée comme privilégiée et la manière dont elle est vécue par ceux qui vivent au pays.