La Haute Cour du Cap-Occidental a interdit le 24 juillet 2026 à la présidente de l’Assemblée nationale sud-africaine et au président de la commission de destitution d’engager les auditions publiques dans l’affaire Farmgate. L’ordonnance vaut jusqu’à ce que la justice statue sur le recours de Cyril Ramaphosa. Le dossier remonte au vol, en février 2020, de 580 000 dollars dissimulés dans un canapé de la ferme de Phala Phala.
Dans l’affaire Farmgate, Cyril Ramaphosa n’a pas obtenu l’annulation de la procédure. Il a obtenu la suspension de sa phase la plus exposée : les auditions publiques, qui auraient placé le chef de l’État et son entourage sous les projecteurs pendant des semaines. L’ordonnance a été rendue à deux juges contre un, selon l’Agence Ecofin, ce qui signale que la formation de jugement elle-même n’était pas unanime.
La décision est provisoire et conditionnée. Elle vaut jusqu’à ce que la juridiction se prononce sur le recours par lequel le président conteste le rapport du panel indépendant à l’origine des poursuites. Ses avocats soutiennent que ce panel a outrepassé son mandat, mal évalué les éléments soumis et mal interprété les chefs d’accusation retenus. L’un d’eux a plaidé qu’une enquête publique de destitution fondée sur un rapport erroné constituerait une humiliation.
La commission parlementaire peut poursuivre certains travaux préparatoires, mais elle ne peut plus tenir d’auditions publiques ni avancer formellement dans la procédure prévue par l’article 89 de la Constitution. Le Parlement, qui avait décidé le 18 juin 2026 de s’opposer à la demande d’interdiction, défend son droit d’examiner les conclusions du panel. Le conflit porte donc aussi sur la frontière entre contrôle judiciaire et responsabilité parlementaire. Cyril Ramaphosa a indiqué qu’il coopérerait avec la commission une fois la question préalable tranchée.
Farmgate : six ans de procédures sans conclusion pour Ramaphosa
L’affaire commence par un cambriolage. En février 2020, des devises étrangères conservées dans un canapé de la ferme de gibier de Phala Phala, dans le Limpopo, sont dérobées. Cyril Ramaphosa affirme que la somme, environ 580 000 dollars, provient de la vente de vingt buffles à un acheteur étranger. Le vol n’a pas été signalé à la police par les voies ordinaires : le service de protection présidentielle a mené sa propre enquête.
Plusieurs institutions, dont la banque centrale et le parquet, n’ont pas retenu de poursuites sur certains volets du dossier. Un panel indépendant a en revanche estimé, en 2022, que le président avait pu commettre de graves manquements, ouvrant la voie à une procédure de destitution.
En décembre 2022, l’Assemblée nationale, alors dominée par le Congrès national africain (ANC), refuse de transmettre ce rapport à une commission de destitution. Ce vote a été invalidé par la Cour constitutionnelle le 8 mai 2026, saisie notamment par les Combattants pour la liberté économique. Le Parlement a ensuite installé une commission de 31 membres, représentant proportionnellement les forces politiques siégeant à l’Assemblée, présidée par le député Makashule Gana, de Rise Mzansi. C’est cette commission qui se trouve aujourd’hui suspendue, après une première décision judiciaire qui avait déjà secoué la présidence.
La justice contre le Parlement
La séquence a une particularité institutionnelle rarement soulignée. Un président utilise la voie judiciaire pour bloquer une procédure parlementaire elle-même réactivée par une décision de justice. Chaque acteur s’appuie sur les textes, chaque recours est recevable, et l’enchevêtrement produit une paralysie décisionnelle.
Certains observateurs sud-africains y voient une démonstration de résilience procédurale : les contre-pouvoirs fonctionnent, personne ne passe en force. D’autres y lisent le contraire, une élite politique maîtrisant les instruments du droit pour différer une mise en cause, dans un pays où le chômage dépasse 30 % — 32,9 % au premier trimestre 2026 selon les données de Statistics South Africa reprises par une source secondaire — et où la défiance envers la classe politique progresse.
Cette suspension ne vaut pas acquittement. Elle répond à une question de procédure : le Parlement peut-il avancer sur la base d’un rapport que le président cherche à faire annuler ? Présenter l’ordonnance comme la clôture de Farmgate confondrait un sursis judiciaire avec une décision sur le fond.
La coalition modifie le calcul de survie
Depuis les élections de 2024, l’ANC ne dispose plus seul de la majorité parlementaire. Cyril Ramaphosa gouverne avec des partenaires au sein d’un gouvernement d’union nationale, déjà traversé par des tensions internes. Cette configuration rend la procédure plus incertaine : la survie du président dépend non seulement de la discipline de son parti, mais aussi du comportement de formations qui peuvent distinguer leur participation gouvernementale de leur jugement sur Phala Phala.
Une destitution exigerait une procédure constitutionnelle et des majorités que l’opposition ne peut probablement pas réunir seule. Cette arithmétique ne retire pourtant pas à la commission son importance. Les témoignages, documents et conclusions peuvent affecter l’autorité du président, la cohésion gouvernementale et la succession au sein de l’ANC, même sans vote final.
Le scandale est politiquement corrosif parce que Cyril Ramaphosa s’est présenté comme l’homme du redressement institutionnel après les années Jacob Zuma. Même sans condamnation pénale, la présence d’une importante somme en espèces dans une propriété privée fragilise ce récit. Le président, 73 ans, en fonction depuis 2018, doit achever son second mandat en 2029.
Le sursis déplace la bataille en septembre
Le recours contre les conclusions du panel doit être examiné au début du mois de septembre 2026, sous réserve du calendrier judiciaire définitif. C’est cette échéance, et non l’ordonnance du 24 juillet, qui déterminera si les auditions publiques auront lieu. Trois issues se dessinent : une annulation du rapport priverait la commission de son fondement ; un rejet du recours relancerait les auditions dans un contexte politique tendu ; une décision partielle, la plus probable au vu de l’histoire procédurale de cette affaire, prolongerait l’incertitude.
Entre-temps, les questions factuelles demeurent : la vente des animaux, l’entrée et la conservation des devises, le signalement du vol, le rôle des agents chargés de retrouver l’argent. La répétition de procédures sans publication claire des éléments nourrit les lectures partisanes. Farmgate devient ainsi un test institutionnel plus large que le sort d’un homme — au moment même où la présidence sud-africaine est déjà mise à l’épreuve par les violences visant les migrants et par leurs conséquences diplomatiques continentales. La réaction officielle de la présidence est publiée sur le portail du gouvernement sud-africain.







