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Donald Kaberuka : de l’exil à 100 Md$ à la tête de la BAD

Donald Kaberuka : de l'exil à 100 Md$ à la tête de la BAD

Né en 1951 à Byumba, dans le nord du Rwanda, Donald Kaberuka a quitté son pays à huit ans, emporté par les violences de 1959 qui poussèrent des dizaines de milliers de Tutsis sur les routes de l’exil. Un demi-siècle plus tard, il aura été ministre des Finances de son pays reconstruit, septième président de la Banque africaine de développement (BAD), puis l’homme à qui l’Union africaine a confié la réforme de son propre financement. Sa trajectoire n’est pas seulement une réussite individuelle : elle raconte trois décennies de mutation de la finance du développement sur le continent.

De l’exil à la reconstruction d’un État

La formation se fait entièrement hors du Rwanda : licence d’économie à Dar es Salaam, MPhil à East Anglia en 1979, doctorat en économie à Glasgow, puis une décennie et demie dans la banque et le négoce international de matières premières, entre Londres et Abidjan. Le retour est postérieur au génocide de 1994. En octobre 1997, Donald Kaberuka devient ministre des Finances et de la Planification économique d’un pays exsangue.

Il y restera huit ans. Réformes fiscales et monétaires, défense de l’indépendance de la banque centrale, négociation avec les bailleurs jusqu’à l’allègement de dette obtenu en 2005 : la séquence lui vaut d’être crédité de la stabilisation macroéconomique du Rwanda d’après-génocide. Sa méthode révèle une conception exigeante de l’État : pour lui, un gouvernement qui dépend entièrement de l’aide, ne connaît pas ses dépenses ou ne peut protéger sa monnaie ne dispose que d’une indépendance formelle. Une doctrine qui laisse ouverte la question de la responsabilité démocratique dans le modèle centralisé rwandais.

Dix ans à la BAD : le changement d’échelle

Élu le 21 juillet 2005 face au Nigérian Olabisi Ogunjobi, il succède au Marocain Omar Kabbaj et prend ses fonctions le 1er septembre. Réélu en 2010, il quitte l’institution en 2015, remplacé par Akinwumi Adesina. Le bilan est celui d’un changement de dimension : le capital de la Banque passe de 30 à 100 milliards de dollars, le portefeuille annuel double pour atteindre 12 milliards, les infrastructures représentent environ 60 % de l’activité — plus de 25 milliards engagés dans les transports, l’énergie, l’eau, les villes et le numérique. Le financement du secteur privé passe d’environ 300 millions à 2,5 milliards de dollars par an.

C’est surtout pendant la crise financière de 2008-2009 que l’institution change de statut : la BAD approuve en 2009 plus de 12,6 milliards de dollars de prêts et de dons, un record, et devient pour la première fois le premier prêteur du continent. Cette posture contracyclique — prêter quand les autres se retirent — est la définition même d’une banque de développement, que peu d’institutions africaines avaient su assumer. Restent des limites : dès 2006, un rapport du Center for Global Development pointait que la capacité à décaisser vite et à mesurer l’impact ne suit pas mécaniquement la capacité à lever des fonds.

La réforme du financement de l’Union africaine, inachevée

Après 2015, il ne retourne pas au gouvernement : il devient l’un des principaux artisans de la réforme financière de l’Union africaine. Nommé haut représentant pour le financement de l’Union et le Fonds pour la paix, il propose en 2016 un prélèvement de 0,2 % sur certaines importations pour doter l’organisation de ressources propres. Le principe est limpide : une Union africaine financée surtout par des partenaires extérieurs ne peut fixer librement ses priorités, en particulier dans les conflits où les intérêts des bailleurs divergent de ceux des États africains.

Dix ans plus tard, le résultat est tangible mais incomplet. En février 2026, le Fonds pour la paix disposait d’environ 400 millions de dollars ; l’Union africaine vise désormais une capitalisation d’un milliard. Mais tous les États n’appliquent pas uniformément le prélèvement, et les opérations africaines restent dépendantes du financement et de la logistique extérieurs. La réforme a créé une architecture ; elle n’a pas supprimé la faiblesse politique qui la menace : des gouvernements qui réclament l’autonomie continentale mais tardent à verser leurs contributions.

Ce que la trajectoire dit — et ne résout pas

La « deuxième vie » de Kaberuka, que Jeune Afrique a remise en lumière dans une série consacrée au devenir des grands bâtisseurs du développement, est devenue un modèle : présidence du conseil du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, coprésidence d’un panel de l’ONU sur les déplacements internes — sujet sur lequel un ancien réfugié apporte une légitimité rare —, mandats aux fondations Rockefeller et Mo Ibrahim. En octobre 2017, il fonde avec Lionel Zinsou la banque d’affaires panafricaine SouthBridge. Le rapprochement mérite d’être noté au moment où Zinsou occupe le débat sur la garantie française du franc CFA : les deux hommes relèvent d’une même école, celle qui juge que le capital privé est désormais le gisement principal, et que le rôle des Africains est d’apprendre à le capter.

Un portrait honnête doit nommer la question que pose cette trajectoire. Le passage des dirigeants d’institutions publiques de développement vers le conseil financier privé est devenu la norme, en Afrique comme ailleurs. Il fait circuler l’expertise vers là où se trouvent les capitaux ; il crée aussi une proximité entre ceux qui ont écrit les règles et ceux qui conseillent les États qui doivent s’y conformer. Ce n’est pas un procès, mais une caractéristique structurelle de la finance du développement contemporaine. De l’enfant de Byumba parti à huit ans au banquier de Kigali, Paris et Washington, la trajectoire dit surtout ceci : la finance africaine du développement s’est construite, en grande partie, par des femmes et des hommes que l’histoire du continent avait d’abord expulsés.

Sources : Jeune Afrique, série « La deuxième vie des bâtisseurs du développement » (juillet 2026) ; SouthBridge Group ; Banque africaine de développement ; Nations unies (panel sur les déplacements internes) ; Fonds mondial ; Center for Global Development ; The New Times (Kigali).

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