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Rwanda : des braconniers aux gardiens de 1 063 gorilles

Un gorille de montagne, espèce au coeur de la politique de conservation des gorilles au Rwanda

Le dernier acte de braconnage ayant coûté la vie à un gorille de montagne au Rwanda remonte à 2002. Entre-temps, la population de l’espèce est passée d’environ 880 individus en 2012 à plus de 1 063 au dernier comptage, et l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) a reclassé le gorille de montagne de « en danger critique » à « en danger » en 2018. Le Parc national des Volcans est devenu le pilier d’une industrie touristique haut de gamme. Mais la recrudescence des pièges recensés fin 2025 rappelle que les gorilles restent vulnérables — et pose une question politique : qui touche vraiment la manne qu’ils génèrent ?

Le levier décisif : rendre le gorille vivant plus rentable

Le tournant rwandais ne tient pas d’abord à la répression mais à un calcul économique. Autour de Kinigi, au pied des volcans, les familles voisines du parc vivent dans un espace rural très densément peuplé, avec peu de terres et un accès ancien aux ressources de la forêt. Le braconnage visait surtout les antilopes et les buffles, mais les collets pouvaient blesser ou tuer des gorilles. Demander à ces habitants de protéger une forêt fermée à leurs usages, sans revenus de remplacement, revenait à leur imposer le coût de la conservation.

C’est sur cette contradiction qu’a été bâti le Gorilla Guardians Village, autrefois Iby’Iwacu, lancé au milieu des années 2000 autour de l’ancien garde Edwin Sabuhoro. Des groupes de braconniers y sont devenus agriculteurs, artisans, danseurs et guides. Le principe est matériel avant d’être moral : protéger l’animal devient rationnel lorsqu’il finance plus d’emplois que la forêt exploitée illégalement.

Les gorilles du Rwanda, actif stratégique de l’État

Kigali a transformé cette logique locale en politique nationale. Le gorille de montagne n’est plus seulement une espèce à préserver : il est un actif diplomatique, touristique et identitaire. La cérémonie annuelle Kwita Izina, lancée en 2005, durant laquelle des personnalités baptisent les nouveau-nés, a fait de la conservation un événement international — 397 jeunes gorilles avaient été nommés lors de la vingtième édition, en septembre 2025.

Les résultats économiques donnent du poids à la stratégie. Le Rwanda Development Board indique que le tourisme a généré 647 millions de dollars en 2024, en hausse de 4,3 %, les recettes liées aux gorilles progressant de 27 %. Le pays vise 1,1 milliard de dollars de revenus touristiques à l’horizon 2029. Le permis de trekking, volontairement cher, répond à une contrainte biologique — limiter le nombre de visiteurs par groupe pour réduire le stress et les risques de transmission de maladies — tout en maximisant la recette par visiteur.

Dix pour cent des recettes, mais qui décide ?

Le contrat proposé aux communautés repose sur le Tourism Revenue Sharing Programme : depuis 2017, 10 % des revenus des parcs nationaux sont réinvestis autour des aires protégées. Le Rwanda Development Board indique que 12,86 milliards de francs rwandais ont financé 1 108 projets depuis 2005 — écoles, centres de santé, adductions d’eau, élevages laitiers, logements. En 2019, 729 vaches avaient été distribuées à des familles vulnérables autour du parc.

Ces chiffres montrent qu’une part de la rente revient aux territoires. Ils n’établissent pas que les bénéfices compensent équitablement les pertes. Une école profite à un village, mais ne compense pas la récolte ravagée par les buffles, l’interdiction d’accéder à la forêt ou la hausse du prix des terres autour des lodges. Le modèle reste fortement dirigé depuis Kigali, qui fixe les règles, délivre les permis et organise la redistribution — au risque de réduire les anciens braconniers à divertir les visiteurs pendant que les segments les plus lucratifs, hôtellerie et commercialisation internationale, sont contrôlés ailleurs.

Une vigilance qui ne se relâche pas

Le succès ne signifie pas la fin des menaces. Le Rwanda Development Board a recensé au moins 2 336 pièges posés jusqu’en décembre 2025 autour du Parc national des Volcans, notamment dans les districts de Musanze et Burera ; les opérations menées depuis octobre 2025 ont conduit à l’interpellation d’au moins 38 personnes. Précision importante : les gorilles sont rarement la cible directe — ils sont le plus souvent des prises accessoires de la chasse aux antilopes, ce qui rend les collets d’autant plus insidieux.

Cette recrudescence révèle le point de friction du modèle. Si le partage des revenus fonctionne globalement, sa perception d’équité au niveau individuel reste inégale : une famille sans accès aux emplois du parc ne fait pas le même calcul qu’un guide salarié. La conservation par l’incitation économique tient tant que chacun se sent inclus dans l’incitation.

Une réussite qui dépend de ses voisins

Le gorille de montagne ignore les frontières : son habitat s’étend entre le Rwanda, l’Ouganda et la République démocratique du Congo. Kigali peut sécuriser son parc, former ses guides et financer ses communautés, mais ne peut garantir seul l’avenir de l’espèce — les violences dans l’est de la RDC, la circulation des groupes armés et la pression foncière traversent le massif des Virunga.

Au-delà de la faune, l’enseignement dépasse le cas rwandais : le pays a démontré qu’une ressource naturelle peut générer davantage de valeur préservée qu’exploitée, à condition d’organiser la redistribution et de construire une marque. C’est exactement le raisonnement que d’autres pays africains appliquent aujourd’hui à leurs minerais ou à leurs forêts. Avec la même question centrale : qui touche les dividendes, et le sait-il ?

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