La Francophonie n’a jamais autant parlé africain. Pourtant, en novembre 2026, à Phnom Penh, son avenir pourrait se jouer dans une bataille où l’Afrique apparaît à la fois majoritaire, divisée et disputée. Trois femmes africaines — une Rwandaise, une Congolaise, une Mauritanienne — et un ancien Premier ministre roumain briguent la direction de l’OIF pour le mandat 2027-2030. Derrière ce scrutin institutionnel se cache une question autrement plus politique : qui peut encore incarner la Francophonie à l’heure où son poids démographique bascule vers l’Afrique, mais où ses leviers diplomatiques restent dispersés entre Paris, Kigali, Kinshasa, Nouakchott, Bruxelles et Bucarest ?

Une élection comme l’OIF n’en a jamais connu
Pour la première fois en cinquante-six ans d’existence, l’Organisation internationale de la Francophonie a soumis les candidats à sa direction à une audition formelle devant ses instances. Le 30 juin 2026 à Paris, lors d’une Conférence ministérielle extraordinaire, les quatre prétendants ont défendu leur vision, quarante-cinq minutes chacun, devant les ministres des Affaires étrangères des cinquante-trois États et gouvernements membres de plein droit. L’exercice, rendu public par sa rediffusion sur la chaîne YouTube de l’organisation, rompt avec une tradition de désignation par consensus discret entre chefs d’État.
Cette transparence nouvelle n’est pas un accident : elle découle directement de la réforme des instances adoptée en mars 2022, qui a instauré un appel à candidatures ouvert — clos le 15 mai 2026 auprès de la France, présidente en exercice du Sommet — et une procédure d’audition avant le vote. Celui-ci interviendra le 16 novembre 2026 à Phnom Penh, au Cambodge, lors du huis clos électif du XXe Sommet de la Francophonie, où les chefs d’État et de gouvernement trancheront.
L’enjeu dépasse largement la personne du futur secrétaire général. L’OIF fédère aujourd’hui 90 États et gouvernements — 53 membres de plein droit, 5 membres associés, 32 observateurs — et revendique de représenter plus de 320 millions de francophones dans le monde. Or ce monde francophone est désormais massivement africain : le continent concentre 26 des 53 États membres et environ 65 % des locuteurs de français, une proportion que les projections de l’OIF portent à 90 % à l’horizon 2050. Depuis la création de la fonction en 1997, trois secrétaires généraux sur quatre sont venus d’Afrique : l’Égyptien Boutros Boutros-Ghali, le Sénégalais Abdou Diouf et la Rwandaise Louise Mushikiwabo — la Canadienne Michaëlle Jean (2015-2019) faisant figure d’exception.
Majorité démographique ne signifie pourtant pas contrôle politique. L’OIF reste une organisation où les grands contributeurs financiers et les capitales historiques de la Francophonie pèsent lourd : la France, premier bailleur et pays hôte du siège parisien, avait soutenu l’élection de Louise Mushikiwabo en 2018 ; le Canada, deuxième contributeur de l’organisation, s’est vu régulièrement attribuer le poste d’administrateur, le deuxième de la maison. C’est ce décalage — entre le poids des locuteurs et celui des bailleurs — qui explique qu’une majorité africaine ne produise pas mécaniquement une direction africaine consensuelle.
Quatre batailles se superposent dans cette élection.
Première bataille : le duel Rwanda-RDC, la guerre par procuration
C’est la ligne de fracture la plus visible. Louise Mushikiwabo, 64 ans, ancienne cheffe de la diplomatie rwandaise (2009-2018), dirige l’OIF depuis 2019 et brigue un troisième mandat — ce qui l’amènerait à égaler la longévité d’Abdou Diouf. Face à elle, Kinshasa a officiellement présenté, le 26 février 2026, Juliana Amato Lumumba, 70 ans, ancienne ministre congolaise de la Culture et fille de Patrice Lumumba, héros de l’indépendance assassiné en 1961.
La candidature congolaise s’inscrit dans un contexte régional incandescent. L’est de la RDC reste le théâtre d’affrontements avec la rébellion de l’AFC/M23, qui s’est emparée de Goma et de Bukavu début 2025. Kinshasa, des pays occidentaux et des experts des Nations unies accusent Kigali de soutenir ces rebelles — ce que le Rwanda dément. Difficile, dans ces conditions, de ne pas lire le scrutin de Phnom Penh comme un prolongement multilatéral de la rivalité des Grands Lacs.
Les deux camps s’en défendent pourtant. « Les tensions qui peuvent exister entre des pays ne devraient pas être exportées dans une organisation qui ne traite pas de ces questions », a plaidé auprès de Reuters le ministre rwandais des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe. Côté congolais, le porte-parole du gouvernement Patrick Muyaya assure que Kinshasa mène sa campagne « dans un esprit positif et constructif », en mettant en avant le poids démographique et culturel croissant de l’Afrique francophone. L’argument porte : avec quelque 100 millions d’habitants, la RDC est le plus grand pays francophone du monde. Et Kinshasa a engagé des moyens diplomatiques considérables, envoyant sa candidate en tournée dans plusieurs pays africains ainsi qu’au Canada, deuxième contributeur financier de l’OIF.
Deuxième bataille : le bilan de la sortante
Louise Mushikiwabo défend un mandat de rationalisation. Sous sa direction, l’OIF a resserré son budget, recentré ses missions de coopération sur une vingtaine de programmes, ouvert trois représentations décentralisées (Beyrouth, Tunis, Québec) et accueilli sept nouveaux membres. Lors de son audition, elle a plaidé pour une Francophonie qui « renforce son influence internationale et assume pleinement son rôle politique » — un langage plus offensif que celui de ses prédécesseurs.
Mais le passif pèse. Trois États sahéliens historiques — le Mali, le Burkina Faso et le Niger — ont quitté l’organisation durant son mandat, à la suite des coups d’État et des sanctions qui ont suivi. « La porte leur reste grande ouverte », a-t-elle assuré aux ministres. Surtout, la perspective d’un troisième mandat suscite des réticences : selon plusieurs indiscrétions diplomatiques rapportées à Paris, la reconduction ne va plus de soi dans une compétition désormais ouverte, où l’autorité de la fonction ne garantit plus automatiquement celle de son titulaire. En 2022 à Djerba, Mushikiwabo avait été réélue à l’unanimité, sans adversaire. Quatre ans plus tard, la donne a radicalement changé.
Troisième bataille : quelle légitimité africaine ?
La candidature de Juliana Lumumba ne se réduit pas à la mémoire anticoloniale que convoque son patronyme. Polyglotte — français, arabe, anglais, lingala, swahili —, ancienne dirigeante de l’Union des chambres de commerce africaines au Caire, elle se positionne en pont entre diplomatie culturelle et transformation économique, au service d’une Francophonie « plus moderne, plus inclusive et centrée sur les peuples », selon le communiqué de Kinshasa. Son audition parisienne, selon le média franco-ontarien ONFR, n’a toutefois pas produit l’effet de démonstration espéré : la candidate aurait demandé à plusieurs reprises que les questions des ministres et ambassadeurs lui soient répétées, laissant une impression plus contrastée que celle attendue d’une candidature aussi fortement portée par Kinshasa.
C’est peut-être ce qui explique la montée en puissance de la Mauritanienne Coumba Bâ, qui incarne quelque chose de plus qu’une troisième voie : une candidature de désescalade africaine. Ni sortante rwandaise, ni réponse congolaise, ni option européenne, elle offre au continent une porte de sortie du face-à-face des Grands Lacs sans renoncer à une direction africaine. Ancienne ministre (Fonction publique, Jeunesse et Sports) et conseillère de cinq présidents mauritaniens successifs, elle dispose d’un réseau solide sur le continent, forgé au fil de décennies passées au cœur de l’appareil d’État. Positionnée à la charnière sahélo-maghrébine — un espace que l’OIF a précisément vu se déchirer avec les départs du Mali, du Burkina Faso et du Niger —, elle défend une Francophonie plus active dans la prévention des conflits, la lutte contre la désinformation et l’accompagnement de la jeunesse. Au sortir des auditions, plusieurs diplomates africains présents à Paris la décrivaient comme une candidature de compromis crédible, sortie de l’exercice avec un capital politique renforcé — au point que la course, longtemps lue comme un duel Mushikiwabo-Lumumba, apparaît désormais plus ouverte.
Quatrième bataille : l’hypothèse européenne
Reste l’hypothèse européenne, portée par le seul candidat non africain de la compétition. Dacian Cioloș, 56 ans, ancien Premier ministre de Roumanie (2015-2017), ancien commissaire européen à l’Agriculture et ex-président du groupe Renew au Parlement européen, porte une vision plus économique et institutionnelle de la Francophonie : faire du français une « langue d’opportunités » pour la jeunesse, rapprocher l’organisation des projets qu’elle finance, pratiquer un « multilatéralisme éclairé ».
Son défi de légitimité est évident, et il l’assume. « Un candidat venant de l’extérieur, mais qui a conscience de l’importance de l’Afrique, peut être une issue à un débat qui risque d’importer des disputes au sein de la Francophonie », argumente-t-il, en référence directe à la rivalité RDC-Rwanda. Gage donné au continent : s’il est élu, promet-il, son administrateur — le deuxième poste de l’organisation, historiquement souvent attribué au Canada — sera de facto issu d’un pays africain, et sa première année sera consacrée à une tournée africaine. Le pari est audacieux : convaincre une organisation dont le centre de gravité linguistique est africain qu’un Européen de l’Est peut mieux servir l’avenir du français que trois candidates africaines.
La vraie question de Phnom Penh
Au-delà des personnes, ce scrutin pose à l’Afrique francophone une question dérangeante : sa majorité démographique se traduira-t-elle par une vision politique commune ? Trois candidatures africaines qui se neutralisent pourraient paradoxalement ouvrir la voie au candidat européen — ou contraindre les chefs d’État africains à un exercice inédit de convergence. Le précédent de 2018 est instructif : c’est l’unanimité de l’Union africaine derrière Mushikiwabo qui avait fait la décision à Erevan. En 2026, cette unanimité a volé en éclats, fracturée par la guerre de l’est congolais et par la question du troisième mandat.
La Francophonie, elle, joue sa crédibilité. Amputée de trois membres sahéliens, concurrencée par l’anglais jusque dans ses bastions, en quête d’un rôle géopolitique qu’elle n’a jamais pleinement assumé, l’organisation a présenté le sommet de Phnom Penh comme celui d’un « nouveau souffle ». Encore faut-il que le souffle vienne d’un choix, et non d’un marchandage. Réponse le 16 novembre.
Les dates clés
- Mars 2022 : réforme du Règlement unique des instances, qui instaure l’appel à candidatures ouvert et les auditions.
- 26 février 2026 : la RDC officialise la candidature de Juliana Amato Lumumba.
- 15 mai 2026 : clôture du dépôt des candidatures auprès de la France, présidente en exercice du Sommet. Quatre dossiers retenus.
- 30 juin 2026 : audition des quatre candidats devant la Conférence ministérielle extraordinaire, à Paris.
- 15-16 novembre 2026 : XXe Sommet de la Francophonie à Phnom Penh ; élection du secrétaire général le 16, à huis clos.
L’OIF en chiffres
- 90 États et gouvernements : 53 membres de plein droit, 5 associés, 32 observateurs
- 320 millions de francophones dans le monde
- 26 des 53 États membres sont africains
- ~65 % des francophones vivent en Afrique — 90 % projetés en 2050 (OIF)
- 3 sur 4 des secrétaires généraux depuis 1997 sont venus d’Afrique
Sources : OIF (francophonie.org) ; Reuters (dépêche du 15 mai 2026, Clement Bonnerot) ; franceinfo ; ONFR ; Jeune Afrique ; Seneweb.







