Le dimanche 27 septembre 2026, le corps d’une femme a été découvert dans une prairie de la municipalité d’Ekurhuleni, à l’est de Johannesburg. C’est la onzième femme retrouvée morte dans cette zone en dix semaines, et la huitième depuis le début du mois de septembre, selon l’Agence France-Presse (AFP). La police n’a confirmé ni lien entre ces meurtres ni arrestation. Ces décès relancent le débat sur les féminicides en Afrique du Sud, l’un des pays où ce crime est le plus fréquent au monde.
Ce que l’on sait des meurtres d’Ekurhuleni
Le décompte a évolué au fil des découvertes : neuf corps au 19 septembre selon Africa24, dix au 21 septembre selon France 24, onze au 27 septembre selon l’AFP. Le dernier a été repéré à la mi-journée par une patrouille d’une société de sécurité privée. La plupart des victimes avaient entre 20 et 30 ans, et plusieurs portaient des traces d’agression sexuelle, selon Africa24.
La police, dont la porte-parole est Brenda Muridili, communique au fil des découvertes. Elle n’a pas indiqué si elle enquête sur un auteur unique ou sur des crimes distincts. Rien ne permet donc, à ce stade, de parler d’un tueur en série : il s’agit d’une série de meurtres de femmes dans une même zone, dont les liens éventuels restent à établir par l’enquête.
Le 19 septembre, des milliers de Sud-Africains ont marché et couru dans tout le pays contre ces violences. « Suis-je la prochaine ? », pouvait-on lire sur des pancartes.
Féminicides en Afrique du Sud : ce que disent les chiffres
Selon l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), cité par Africa24, le taux de féminicide sud-africain atteignait 12,2 pour 100 000 en 2022, près de six fois la moyenne mondiale. À l’échelle du continent, nous rapportions en novembre 2024 que près de 21 700 femmes avaient été victimes de féminicide en Afrique en 2023.
La quatrième étude nationale sur le féminicide du Conseil sud-africain de la recherche médicale (SAMRC) estime qu’environ 2 409 femmes ont été tuées en 2020-2021, soit près de sept par jour. Environ 60,1 % des féminicides étudiés ont été commis par un partenaire intime, et le taux de féminicide conjugal y est estimé à environ cinq fois la moyenne mondiale. Seuls 19,5 % des cas de féminicide conjugal étudiés avaient abouti à une condamnation.
Plus largement, les féminicides s’inscrivent dans un continuum de violences. Selon la première étude nationale de prévalence du Conseil de la recherche en sciences humaines (HSRC), environ 35,5 % des Sud-Africaines de 18 ans et plus ont subi des violences physiques ou sexuelles au cours de leur vie, soit près de 7,85 millions de femmes. Du 1er au 16 septembre 2026, la ligne d’urgence publique a reçu 6 782 appels, en hausse de 21 % par rapport à août, selon l’AFP.
Un cadre public dense, des résultats attendus
L’Afrique du Sud n’est pas restée sans réponse. Elle a adopté en 2020 un plan stratégique national 2020-2030 contre les violences de genre et le féminicide, organisé en six piliers. Une loi de 2024 a créé un Conseil national chargé de coordonner et de surveiller cette politique ; il a tenu sa première réunion le 31 août 2026. La ministre Sindisiwe Chikunga y a posé la question des ressources : le Conseil doit évaluer le coût réel de la politique et identifier les manques de financement.
En novembre 2025, les violences de genre et le féminicide ont été classés « catastrophe nationale », après une mobilisation de la société civile ; l’association Women for Change avait réuni plus d’un million de signatures. D’avril à juin 2026, la police a enregistré 50 511 dossiers liés aux violences de genre, dont 30 736 ont donné lieu à une arrestation ou à un renvoi devant le parquet national, selon le gouvernement. Ces chiffres couvrent un champ bien plus large que les seuls meurtres.
La question des données
L’association Action Society a dénoncé, le 14 septembre 2026, « le dysfonctionnement du système d’analyse des preuves ADN », puis, le 16 septembre, « les dangereuses lacunes dans les données ». « On nous dit que les violences sexistes et les féminicides constituent une crise nationale, pourtant la police sud-africaine ne publie pas les statistiques détaillées nécessaires pour comprendre cette crise et y répondre », a déclaré sa porte-parole, Juanita du Preez.
Selon l’association, les chiffres détaillés des crimes contre les femmes et les enfants n’apparaissent plus dans les rapports trimestriels de police de 2025-2026. La police aurait suspendu certaines de ces statistiques en 2025 après avoir relevé des doublons et des erreurs d’appariement entre victimes et infractions. Sans ces données, il est difficile de savoir si les victimes avaient signalé des violences auparavant, ni où le système a échoué.
La violence faite aux femmes dépasse l’Afrique du Sud : à l’échelle du continent, nous relevions en juillet 2026 la lenteur des ratifications de la convention de l’Union africaine sur les violences faites aux femmes (« Violences faites aux femmes : 1 seule ratification sur 15 »).
Sources
- AFP (via L’Essentiel), « Féminicides en Afrique du Sud : 11 femmes tuées en 10 semaines près de Johannesburg », 27 septembre 2026.
- France 24, entretien avec Jacqueline Derens, 27 septembre 2026 ; « « Suis-je la prochaine ? » : en Afrique du Sud, des féminicides en série sèment effroi et colère », 21 septembre 2026.
- Africa24, « Afrique du Sud : des manifestants se mobilisent contre le féminicide », 19 septembre 2026.
- South African Medical Research Council, quatrième étude nationale sur le féminicide (données 2020-2021).
- Human Sciences Research Council, première étude nationale de prévalence des violences de genre.
- Gouvernement sud-africain, réunion inaugurale du Conseil national contre les violences de genre et le féminicide, 31 août 2026 ; données du premier trimestre 2026-2027.