Dans une tribune publiée le 29 juin 2026 par l’Agence Ecofin, Mamadou Koné, président de la Fédération des sociétés d’assurances de droit national africaines (FANAF), pose l’anomalie en deux chiffres : l’Afrique abrite près de 19 % de l’humanité mais ne capte qu’environ 1 % des primes d’assurance émises dans le monde. Et dans l’espace FANAF, moins d’un habitant sur mille bénéficie d’une assurance inclusive.
Une anomalie chiffrée, pas une fatalité
Le raisonnement s’ouvre sur un écart de proportion : 19 % de la population mondiale, 1 % des primes. Ramené à l’inclusion, le décalage devient vertigineux — moins d’une personne sur mille couverte par une assurance inclusive dans les quatorze marchés de la FANAF.
Derrière ces ratios, une réalité concrète : des centaines de millions de personnes affrontent l’imprévisible à mains nues. Le président de la fédération y voit l’anomalie que sa génération de dirigeants doit corriger, et non une donnée structurelle immuable.
Le mécanisme économique : la richesse produite reste non protégée
L’argument central est économique avant d’être social. La commerçante d’Adjamé, l’agriculteur, l’artisan ne sont pas des cas de charité : ce sont les producteurs de la richesse du continent. Un pays qui laisse sans protection ceux qui produisent sa richesse, écrit Mamadou Koné, bâtit son avenir sur du sable.
La formule pointe un coût macroéconomique réel. Chaque sinistre non assuré — boutique incendiée, récolte perdue, atelier inondé — détruit un capital productif que rien ne reconstitue, obligeant l’économie à repartir de zéro là où une indemnisation aurait permis de rebondir. L’absence d’assurance n’est pas neutre : c’est une déperdition récurrente de capital.
Le temps comme variable de coût
La tribune introduit une dimension souvent absente du débat : le coût de l’attente. Le dérèglement climatique multiplie sécheresses, inondations et épisodes extrêmes ; les chocs sanitaires et économiques frappent plus souvent et plus fort.
Dans ce contexte, aucune année d’attente n’est neutre. Chaque année perdue est une année de plus où des familles basculent, où des entreprises disparaissent, où des efforts de toute une vie sont anéantis. La question se déplace : il ne s’agit plus de savoir s’il faut développer l’assurance, mais combien coûte chaque année de retard.
Les États ont laissé un vide
La faible couverture résulte d’abord des limites de la protection sociale publique. Dans de nombreux pays, les systèmes d’assurance maladie, de retraite et d’indemnisation ont été bâtis autour du salariat formel. Or la majorité des actifs travaille en dehors de ce cadre : vendeuses de marché, conducteurs, petits agriculteurs, travailleurs occasionnels.
Les gouvernements annoncent régulièrement des projets de couverture universelle. Leur mise en œuvre est plus difficile : les administrations disposent de peu de données sur les revenus informels, les cotisations sont difficiles à collecter, et les services publics ne sont pas toujours capables de fournir les prestations promises. Cette faiblesse ouvre un espace aux assureurs privés — elle ne libère pas l’État de sa responsabilité. L’assurance inclusive ne peut pas devenir le substitut d’une politique sociale insuffisante : un contrat privé ne remplace ni un système de santé fonctionnel, ni des secours publics, ni une politique agricole.
Un plaidoyer de branche, un intérêt à nommer
L’auteur préside la fédération patronale du secteur, et l’extension de l’assurance inclusive sert directement l’industrie qu’il représente : plus d’assurés, plus de primes, plus d’actifs à gérer. L’intérêt corporatif est explicite, et il faut le lire comme tel.
Il n’annule pas la validité du constat — la sous-couverture des économies informelles africaines est documentée par l’ensemble des institutions du secteur. Mais il invite à examiner les instruments proposés. L’assurance inclusive suppose des produits à prime très faible, distribués à grande échelle, souvent via le mobile, dont la rentabilité pour les compagnies reste à démontrer sans subvention publique ni obligation légale. La tribune ne tranche pas la question : qui paie l’amorçage d’un marché dont la rentabilité n’est pas établie ?
Le mobile rend l’échelle possible, il ne garantit pas la protection
Le levier opérationnel implicite est la micro-assurance adossée au paiement mobile — la seule voie permettant d’assurer à coût marginal quasi nul des millions de ménages exclus des réseaux d’agences, comme le mobile money l’a fait pour l’inclusion bancaire.
Mais la simplicité commerciale ne garantit pas la protection juridique. Un client peut souscrire sans comprendre les exclusions. Une prime peut être prélevée automatiquement sans que les modalités d’indemnisation soient claires. Les régulateurs doivent donc imposer des contrats lisibles, des délais de paiement stricts et des voies de recours accessibles — et vérifier que les distributeurs, opérateurs télécoms ou fintechs, ne vendent pas des produits qu’ils ne savent pas expliquer.
Les femmes et les ruraux en première ligne
Les femmes sont surreprésentées dans le commerce informel, l’agriculture et les activités de soin. Elles disposent moins souvent d’un patrimoine, d’un compte bancaire ou d’un revenu stable, alors qu’elles supportent une grande part des dépenses familiales. Les produits doivent donc couvrir des risques concrets : maternité, hospitalisation, décès, perte de stock, accident, interruption d’activité.
Dans les zones rurales, l’assurance agricole indicielle — déclenchée par une donnée de pluie ou de rendement — permet d’indemniser vite, sans constater chaque perte. Elle crée aussi une injustice quand un agriculteur subit un dommage réel sans que l’indice ne se déclenche. L’État doit alors contrôler les paramètres, financer une part des primes lorsque nécessaire, et garantir la transparence des données.
La confiance, principale infrastructure manquante
On explique souvent la faible pénétration par un « manque de culture financière ». La formule renvoie commodément la responsabilité vers les populations. Or la méfiance repose aussi sur les pratiques du secteur : indemnisations tardives, dossiers rejetés, contrats opaques ont laissé des traces.
La confiance ne se construit pas par des campagnes publicitaires. Elle dépend de l’expérience réelle des assurés. Une compagnie qui paie vite crée un effet de démonstration plus puissant que n’importe quel message — à l’inverse, un seul litige mal géré peut décourager toute une communauté.
Un chantier de souveraineté, pas une frontière commerciale
Cette tribune prolonge un débat que le secteur porte en ordre serré. Là où Jean-Philippe Lowé, du groupe Activa, insiste sur l’assurance comme réservoir de capital long pour financer le développement, Mamadou Koné aborde l’autre extrémité de la chaîne : l’inclusion des populations informelles, condition pour que ce réservoir se remplisse. Les deux plaidoyers convergent vers les États généraux de l’assurance pour tous, tenus à Cotonou du 6 au 8 juillet 2026, qui devaient déboucher sur un pacte panafricain et un plan d’action 2026-2030 visant à doubler la pénétration dans l’espace FANAF d’ici 2040.
Doubler cette pénétration laisserait pourtant l’espace FANAF loin des standards mondiaux. Mais chaque point gagné est un point de capital productif préservé plutôt que perdu. L’assurance pour tous n’est pas une nouvelle frontière commerciale : c’est un choix de société. Les États doivent définir un socle de protection, les compagnies adapter leurs produits, les régulateurs garantir les droits. Sans cela, l’inclusion restera un slogan destiné à vendre davantage de contrats à ceux qui ont le moins de pouvoir pour les contester.
Sources : tribune de Mamadou Koné, président de la FANAF, Agence Ecofin (29 juin 2026) ; États généraux de l’assurance pour tous, Cotonou (6-8 juillet 2026) ; CIMA ; Organisation internationale du Travail.