Sénégal : les archives sonores centenaires révèlent leurs secrets

Des enregistrements qui datent de plus d’un siècle des Sénégalais prisonniers des allemands durant la Première Guerre mondiale sont découverts au Musée des Civilisations Noires de Dakar.

Dans une salle de conférence, résonne la voix rocailleuse d’un tirailleur sénégalais enregistrée il y a plus d’un siècle dans un camp de prisonniers allemand de la Première Guerre mondiale. Ces précieux enregistrements font partie d’une collection d’archives sonores provenant de Sénégalais, soigneusement préservée au Musée ethnologique de Berlin. Une portion de cette collection est désormais dévoilée pour la première fois au public africain à travers l’inauguration de l’exposition « Échos du passé : à la rencontre du patrimoine culturel immatériel », au Musée des Civilisations Noires de Dakar. Après avoir écouté une prière musulmane tirée d’une archive, Cheikh Mbake Diop, étudiant en cinéma de 28 ans, se sent « très ému ». « Il faut qu’on en parle. C’est important. Si mon père écoutait ça, c’est sûr qu’il pleurerait. Parce qu’il a l’habitude de chanter ça et que c’est trop fort », avoue-t-il.

« Est-ce que vous reconnaissez la langue ? », lance Massamba Gueye, chercheur et commissaire de l’exposition. « Si je ne me trompe pas, c’est du wolof (la langue la plus parlée au Sénégal, ndlr). J’ai entendu c’est une honte, il n’y a pas la paix », répond Khady Ba, 23 ans, présente parmi les quelques dizaines d’étudiants qui entourent le chercheur. Alors que les archives sonores, principalement des chants, résonnent dans l’enceinte, une atmosphère de fierté envahit la pièce. Le public s’efforce d’identifier les mots, de retrouver les thèmes musicaux, les lieux oubliés et les souvenirs enfouis dans une mémoire collective qui s’effrite avec le temps. « Le wolof s’est beaucoup transformé dans les zones urbaines. Certains mots renvoient à des univers qui n’existent plus, mais la structure est restée la même », explique M. Gueye, avant d’ajouter : « le Sénégalais s’identifie à sa langue, à son folklore, à ses rites, aux faits sociaux. Et le patrimoine immatériel, c’est l’ensemble de ces éléments-là. Donc c’est l’élément constituant de notre identité ».

L’origine de ces archives

Jusqu’au 21 juin, une sélection de vingt archives sonores est exposée à Dakar. Les plus anciennes remontent à 1910. Elles ont été captées dans un lieu de divertissement à Berlin. La majorité provient des enregistrements réalisés entre 1915 et 1918 par des prisonniers de guerre du camp de Wünsdorf, situé aux abords de la capitale allemande. Dans ce camp étaient détenus environ 4 000 soldats africains, engagés dans l’armée française. Des initiatives étaient mises en place pour persuader ces prisonniers de changer de camp, en leur proposant des conditions particulières comme la liberté de pratiquer leur religion. C’est dans ce contexte qu’a été inaugurée, le 13 juillet 1915, la première mosquée érigée sur le sol allemand. « Nous souhaitons mener une recherche collaborative car ces éléments constituent une part de ce que vous êtes », affirme Lars-Christian Koch, directeur du musée ethnologique de Berlin.

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C’est également dans ce même lieu que la Commission Phonographique Royale Prussienne, qui rassemble des scientifiques, des linguistes et des ethnologues, a réalisé plus de 2 600 enregistrements sonores à des fins de recherche. Ces précieuses archives sont aujourd’hui préservées dans les collections du Musée Ethnologique de Berlin ainsi qu’à l’Université Humboldt. Une des voix identifiées parmi les enregistrements est celle d’Abdoulaye Niang, un soldat musulman qui a combattu dans l’armée française. Né en 1878 sur l’île de Gorée, il fut transféré de Wünsdorf vers un camp de travail forcé en Roumanie, avant de succomber à la tuberculose dans un hôpital de Lyon, en France.

D’autres enregistrements sont crédités à Madia Diouf, qui était dans la vingtaine lorsqu’il fut interné à Wünsdorf. D’après les archives de la Commission Phonographique, M. Diouf était agriculteur avant de rejoindre l’armée, et il était originaire de « Banol près de Dakar », un lieu dont l’existence actuelle soulève des questions. « Je lance un appel à tous les pays du monde qui ont eu à coloniser des pays d’Afrique et du monde d’avoir l’honnêteté de déclasser ce patrimoine immatériel oral et de le ramener, parce que ça va réconcilier les peuples », déclare le chercheur Massamba Gueye.

Sonia Feugap avec AFP