Le 15 octobre 2026, le groupe de services miniers Capital Limited a annoncé que le laboratoire de sa filiale MSALABS installé sur la mine de Koné avait commencé à recevoir des échantillons, et qu’un second site, à Korhogo, en recevrait avant la fin de l’année. Derrière l’or en Côte d’Ivoire, qui a attiré 186 millions de dollars de dépenses d’exploration en 2025 selon S&P Global Market Intelligence, un marché discret grossit : celui des laboratoires d’analyses, tenu par des groupes étrangers face à une société d’État, la SODEMI, qui réclame sa part.
Pourquoi chaque lingot commence par des milliers d’analyses
Avant qu’une once d’or ne sorte d’une usine, des dizaines de milliers d’échantillons de roche ont été broyés, fondus et dosés. La pyroanalyse, ou « fire assay », sert à estimer les ressources d’un gisement au stade de l’exploration, puis à convaincre les banques qui financent la mine. En production, le contrôle de teneur décide chaque jour quel minerai part à l’usine et quel bloc va au stérile.
Ce service est facturé au contrat, et les tarifs comme les délais ne sont pas publics. Mais les comptes du prestataire le plus récent donnent l’échelle du marché : MSALABS a réalisé 26 millions de dollars de chiffre d’affaires au troisième trimestre 2026, en hausse de 23,8 % sur un an, selon le point trimestriel de Capital Limited, qui vise 85 à 95 millions sur l’année. Ces chiffres couvrent l’ensemble de la filiale, pas les seuls sites ivoiriens.
Or en Côte d’Ivoire : une production qui change d’échelle
La demande d’analyses suit la production. Celle-ci est passée d’environ 13 tonnes en 2012, selon le rapport de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE), à environ 59 tonnes en 2024, selon le ministère des Mines, du Pétrole et de l’Énergie. La direction générale des Mines, citée par Reuters en juin 2026, évoque un peu plus de 59 tonnes pour 2025 et table sur 62 tonnes en 2026. La prochaine marche viendra des nouvelles mines, dont celle de Boundiali, où Aurum Resources annonce 115 tonnes de ressources.
La principale est Koné, du canadien Montage Gold, qui a annoncé sa première coulée d’or le 26 septembre 2026, avec un objectif de plus de 300 000 onces par an, soit environ 9,3 tonnes, sur les huit premières années. Elle s’ajoute à Lafigué, de Endeavour Mining, et à Yaouré, de l’australien Perseus Mining. Chacune de ces usines a besoin d’un laboratoire sur place ou à proximité.
L’exploration est le vrai moteur. Les 186 millions de dollars de 2025 placent la Côte d’Ivoire au premier rang africain, après 122 millions en 2024 selon le portail officiel de l’économie ivoirienne. Selon l’Agence Ecofin, le Conseil des ministres du 14 octobre 2026 a encore octroyé cinq permis de recherche aurifère de quatre ans, notamment à Awalé Resources, Etruscan Resources et Tietto Minerals. Chaque campagne de forage produit des dizaines de milliers d’échantillons : Awalé a par exemple budgété 8,5 millions de dollars sur quinze mois pour ses propriétés d’Odienné.
Qui tient les paillasses : SGS, Bureau Veritas, MSALABS
Le marché est structuré par les groupes internationaux de l’inspection et de la certification. Le suisse SGS a ouvert en mars 2022 un laboratoire commercial de géochimie à Yamoussoukro, qui propose la pyroanalyse et la spectrométrie d’absorption atomique, après avoir exploité des laboratoires sur site pour les mines de Tongon et d’Agbaou. Le français Bureau Veritas dispose, selon l’Agence Ecofin, d’un laboratoire minier à Yopougon, à Abidjan.
Le nouvel entrant est MSALABS, filiale de Capital Limited, groupe coté à Londres. Il équipe ses laboratoires de la technologie PhotonAssay, une analyse par rayons X plus rapide que la fusion classique, et opère le laboratoire de Koné dans le cadre d’un contrat de long terme avec Montage Gold. Le laboratoire commercial de Korhogo est en cours de mise en service, avec de premiers échantillons attendus au quatrième trimestre 2026, selon le point trimestriel publié le 15 octobre 2026.
Le même document rappelle la contrainte du métier : le taux d’utilisation des laboratoires de MSALABS n’est que de 56 %. Un laboratoire ne devient rentable qu’avec un flux régulier d’échantillons, d’où l’intérêt des contrats sur site de plusieurs années. Une partie de la valeur quitte encore le territoire : en 2025, Awalé faisait préparer ses échantillons à Yamoussoukro, puis envoyait les pulpes au Ghana pour le dosage de l’or et en Irlande pour les autres éléments, toujours selon l’Agence Ecofin.
La SODEMI et la question du contenu local
Face à ces groupes, la Société pour le développement minier de la Côte d’Ivoire (SODEMI) exploite un Laboratoire d’analyses minérales à Cocody, à Abidjan. Elle met en avant une accréditation ISO/IEC 17025, la norme internationale de compétence des laboratoires d’essais, dont le certificat lui a été remis le 6 juin 2023. Lors de cette cérémonie, le ministre Mamadou Sangafowa-Coulibaly avait souhaité que les sociétés minières recourent systématiquement à l’expertise nationale. Le 30 avril 2026, à Yamoussoukro, le directeur général Seydou Moussa Koné a aussi proposé les services de la SODEMI aux artisans miniers, selon le portail du gouvernement.
Une accréditation ne garantit pas des clients. Les bailleurs et les normes de déclaration des ressources exigent des laboratoires reconnus internationalement, et les grands opérateurs privilégient des prestataires capables de livrer des volumes importants dans des délais courts. Le cadre juridique est peu contraignant : la loi n° 2014-138 portant Code minier impose une préférence pour les entreprises ivoiriennes, mais seulement à qualité, prix et quantité égaux, sans quota chiffré. La loi de 2022 sur le contenu local ne couvre que les hydrocarbures ; les décrets sur le contenu local minier sont encore en préparation.
Selon un diagnostic de 2022 financé par la coopération allemande (GIZ), cité par l’Agence Ecofin, 94 % des salariés des mines étaient ivoiriens en 2019, mais la notion de « fournisseur local », déclarée entre 67 % et 78 % des achats, n’a pas de définition harmonisée : la filiale d’une multinationale peut y être comptée comme locale. C’est exactement le cas des laboratoires.
Raffinerie SIMEP : l’aval avance, l’amont attend
L’État a choisi d’investir l’aval de la chaîne. La Société ivoirienne des métaux précieux (SIMEP), dont la SODEMI est l’actionnaire de référence, porte un projet de raffinerie d’or d’une capacité annoncée de 100 tonnes par an, attendue d’ici la fin juin 2027, dans un contexte où le World Gold Council réclame davantage de traçabilité des raffineurs d’or. Le pays a aussi durci le contrôle de l’orpaillage, avec un gel de six mois des autorisations et 21 pelotons déployés.
L’analyse, en amont, n’a pas fait l’objet d’une stratégie publique comparable. Avec plus de 186 millions de dollars d’exploration par an et une quinzaine de mines à terme, la Côte d’Ivoire offre pourtant une masse critique d’échantillons. Tarifs, délais, portée des accréditations et emplois créés restent non publiés : tant qu’ils le seront, personne ne pourra dire quelle part de cette rente reste dans le pays.








