Au premier semestre 2026, De Beers a vendu son diamant brut à 105 dollars le carat en moyenne, contre 155 dollars un an plus tôt — une chute de 32 %. Le groupe a annoncé le 13 juillet 2026 son intention de suspendre pour deux ans la production de la mine de Venetia, en Afrique du Sud. Pour le Botswana, où le diamant pèse environ 30 % du produit intérieur brut et 80 % des exportations, ce n’est plus une mauvaise année : c’est un problème budgétaire.
Ce que disent les comptes de De Beers
Les résultats publiés fin juillet 2026 donnent la mesure de la dégradation. Le prix moyen réalisé sur le brut a reculé de 32 % sur le semestre. L’indice des prix du brut, qui neutralise les effets de composition des ventes, recule pour sa part de 16 % : une partie de l’écart tient donc à un mix orienté vers des pierres de moindre valeur, mais le repli reste massif après correction.
Les ventes consolidées de brut ont atteint 1,3 milliard de dollars au premier semestre, contre 1,7 milliard un an auparavant. Celles du deuxième trimestre sont tombées à 665 millions de dollars, en baisse de 44 %. Anglo American, propriétaire à 85 % du groupe, a signalé une perte attendue sur le semestre.
La production, elle, a augmenté de 46 %, à 14,9 millions de carats. Le rebond n’est pas un signe de vigueur : il résulte d’un effet de base — une maintenance prolongée avait réduit l’activité d’Orapa un an plus tôt — et de l’exploitation planifiée de minerais à plus haute teneur. De Beers prévoit une baisse marquée au second semestre, pour ajuster son offre au marché.
Le Botswana en première ligne
Sur ces 14,9 millions de carats, 10,3 millions sont sortis des mines botswanaises — près de 70 % de la production du groupe.
C’est ce qui distingue le débat africain de celui des centres de fabrication asiatiques. Pour un producteur industriel, une chute des prix peut être compensée par les volumes, la productivité ou de nouveaux débouchés. Pour un État dont la rente repose sur une ressource épuisable, la baisse de la valeur extraite réduit directement les recettes disponibles.
S’y ajoute une échéance capitalistique. Anglo American poursuit la cession de De Beers, dans laquelle le Botswana — actionnaire à 15 % — dispose d’un droit de préemption. Le pays avait déjà renégocié en 2025 son accord de commercialisation avec le groupe ; il pourrait cette fois avoir à décider s’il en devient actionnaire de contrôle, au pire moment du cycle.
Une pierre de 2 488 carats vendue sans effet
Le symbole est venu du Botswana. Le 7 août 2026, Lucara Diamond Corp a annoncé avoir enfin vendu le Motswedi, pierre brute de 2 488,32 carats extraite de la mine de Karowe en août 2024, certifiée par le Gemological Institute of America comme le deuxième plus gros diamant de qualité gemme jamais découvert, derrière le seul Cullinan de 1905.
Ni l’acheteur ni le prix n’ont été communiqués. Lucara a seulement indiqué que la vente était comprise dans ses 41 millions de dollars de chiffre d’affaires trimestriel — un montant en baisse de 6 % sur un an, malgré cette transaction hors norme. À titre de comparaison, le Lesedi La Rona, pierre de 1 109 carats issue de la même mine, avait été acquis par le joaillier Graff pour 53 millions de dollars en 2017. Le marché absorbe désormais l’exceptionnel sans réagir.
Le concurrent n’est plus une mine
Pendant des décennies, la hiérarchie mondiale du diamant reposait sur la géologie. Le développement du diamant de laboratoire déplace la concurrence du sous-sol vers les usines, les centres de taille et les préférences des consommateurs. Une part croissante de l’offre destinée à la joaillerie se produit désormais industriellement, sans découverte de nouveau gisement.
La pression ne vient donc pas de nouveaux pays producteurs : le Botswana, l’Angola, la RDC, la Namibie et l’Afrique du Sud restent des acteurs majeurs de l’extraction naturelle. Elle vient de la Chine et de l’Inde, par le synthétique et par leur poids dans la transformation. Nous avons détaillé cette bascule dans notre analyse des exportations indiennes de pierres de laboratoire : le synthétique a pris le volume, il n’a pas pris la valeur.
Un développement récent mérite attention. Au premier semestre 2026, les exportations chinoises de diamants de laboratoire dédouanées via la Bourse du diamant de Shanghai ont bondi de 65,3 %, à 1,41 milliard de yuans — environ 210 millions de dollars. Selon IDEX Online, cette accélération tient en partie à la demande industrielle liée à l’intelligence artificielle, le diamant synthétique servant à dissiper la chaleur des puces haute performance. La filière chinoise se dote ainsi d’un second débouché, moins exposé aux humeurs de la joaillerie.
La riposte africaine : la rareté, financée à 1 % des recettes
La réponse collective est antérieure à la dégradation actuelle. Le 18 juin 2025, à Luanda, les ministres du Botswana, de l’Angola, de la Namibie, de l’Afrique du Sud et de la République démocratique du Congo ont signé un accord engageant gouvernements, producteurs et acteurs de la filière à verser l’équivalent de 1 % de leurs recettes annuelles tirées des ventes de brut au financement d’une campagne mondiale pilotée par le Natural Diamond Council. De Beers, le GJEPC, l’Antwerp World Diamond Centre et le Dubai Multi Commodities Centre y sont associés.
Le pari repose sur la rareté. La chute des prix du synthétique, en le banalisant, pourrait paradoxalement renforcer l’argument du naturel. De Beers a d’ailleurs fermé sa propre marque de pierres de laboratoire, Lightbox, en mai 2025, après une chute de 90 % des prix de gros depuis son lancement à 800 dollars le carat en 2018. Mais aucun redressement n’est visible à ce stade, et la crise frappe l’ensemble des producteurs africains depuis plusieurs exercices.
Le vrai chantier reste la valeur ajoutée
Au-delà de la publicité, les leviers sont limités. L’ajustement des volumes, que De Beers pratique déjà. Et une meilleure captation locale de la valeur par des ateliers de taille et de polissage.
C’est le chantier le plus structurel. L’Afrique fournit une part majoritaire du brut mondial, mais la valeur ajoutée se crée à Surat, Anvers, Tel-Aviv et Dubaï : la taille, le polissage, la joaillerie, le marketing et la distribution déterminent l’essentiel du prix payé par le consommateur final. Le Botswana a engagé cette stratégie autour de Gaborone, mais la compétition internationale reste forte.
Sur les prix, en revanche, aligner des coûts africains sur ceux des usines du Henan relève de l’illusion. La question n’est donc plus de savoir combien de carats l’Afrique extrait, mais quelle part de leur valeur finale reste sur le continent. À 105 dollars le carat, elle se réduit d’elle-même.








