« La BERD prévoit de s’implanter dans cinq pays d’Afrique subsaharienne. Après l’ouverture d’un bureau au Nigeria, le Kenya, le Bénin, le Sénégal et la Côte d’Ivoire suivront », a déclaré Matteo Patrone, vice-président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, dans des propos relayés le 6 juillet 2026 par CNBC Africa. Derrière les bureaux, une recomposition des rapports de force entre bailleurs.
Un mandat élargi en 2023, six pays présélectionnés
L’expansion s’inscrit dans un cadre arrêté de longue date. En mai 2023, les actionnaires de la BERD ont approuvé la modification de ses statuts pour étendre, de façon « limitée et progressive », son champ d’action à l’Afrique subsaharienne — au maximum six pays d’ici 2030, sans investissement possible avant 2025.
Six économies ont été présélectionnées : le Bénin, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Kenya, le Nigeria et le Sénégal, retenues selon des critères d’attachement à la démocratie multipartite et à l’économie de marché inscrits à l’article premier de l’accord fondateur. Créée en 1990 pour accompagner la transition des économies d’Europe centrale et orientale, l’institution basée à Londres a progressivement élargi son terrain à l’Asie centrale, à la Turquie, puis à l’Afrique du Nord.
Le Nigeria, laboratoire du modèle
Le Nigeria, devenu actionnaire puis pays d’opération en 2025, sert de démonstrateur. La banque y a inauguré à Lagos son premier bureau subsaharien et y dispose de seize professionnels chargés de l’identification et de la mise en œuvre des projets. Selon l’Agence Ecofin, plus de 150 millions d’euros y ont été investis à ce jour, complétés d’une facilité de financement du commerce de 85 millions d’euros.
D’autres chiffres, communiqués lors de l’inauguration du bureau de Lagos, évoquent environ 280 millions de dollars engagés depuis l’entrée sur le marché en octobre 2025, avec près de 300 millions visés en 2026 et au moins 1,5 milliard sur trois ans. Les périmètres et les devises diffèrent d’une source à l’autre, et la BERD n’a pas consolidé ces montants dans un document public unique — une opacité qui, dès le premier pays, mérite d’être relevée. Les cibles sectorielles annoncées : agroalimentaire, télécommunications, hautes technologies et mines, toujours via le secteur privé.
Le Bénin, premier prêt du continent subsaharien
Le Bénin a servi d’autre jalon. Premier pays subsaharien à rejoindre le capital de la banque en mai 2024, il a accueilli un bureau à Cotonou en juillet 2025, puis le premier financement de la BERD dans la région : un prêt souverain de 30 millions d’euros annoncé le 12 décembre 2025 en faveur de la Société béninoise d’énergie électrique, intégré à un programme de 173 millions d’euros coordonné par l’Agence française de développement avec la Banque européenne d’investissement.
Le conseil d’administration avait validé le 15 mai 2025 le statut de pays bénéficiaire pour le Bénin, la Côte d’Ivoire et le Nigeria ; le Ghana, le Kenya et le Sénégal suivent le même parcours d’adhésion.
Ce que la banque vient chercher
La BERD ne se positionne pas comme un bailleur souverain de plus, mais comme un financeur du secteur privé — le cœur de son modèle depuis trois décennies. « Nous pouvons aider le secteur financier à accroître ses prêts aux entreprises pour dynamiser l’économie réelle. Nous observons aussi un fort potentiel dans les fintechs, la technologie, l’agro-industrie, l’agritech et même l’exploitation minière », détaillait Heike Harmgart, directrice générale Afrique subsaharienne, dans La Tribune Afrique.
L’étude d’impact du Sénat français, qui a ratifié l’amendement statutaire, hiérarchise déjà les marchés : potentiel « fort et rapide » au Kenya et au Nigeria, « modéré » en Côte d’Ivoire, au Ghana et au Sénégal, croissance « lente » attendue au Bénin. La carte institutionnelle dessine ainsi une géographie du pouvoir : les grands marchés, les capitales diplomatiques et les pays jugés capables d’absorber vite des capitaux sont privilégiés. Les États plus fragiles ou confrontés à des crises sécuritaires resteront, eux, en marge de cette expansion.
Un guichet de plus, une marge de négociation en plus
Pour les exécutifs concernés, accueillir un bureau de la BERD revient à ajouter un interlocuteur à une table déjà occupée par la Banque mondiale, la Banque africaine de développement, la Société financière internationale, la Banque européenne d’investissement, Proparco, la Chine et les pays du Golfe. Cette concurrence est un levier : un gouvernement capable de mettre plusieurs bailleurs en compétition obtient parfois de meilleures conditions et un accès plus direct aux décideurs.
Mais la marge reste relative. La BERD n’est pas un financeur neutre. Son mandat repose sur le soutien à l’économie de marché, au secteur privé et à la transition verte, et ses statuts intègrent une conditionnalité politique que peu de bailleurs actifs sur le continent assument aussi frontalement. Les gouvernements devront arbitrer entre le besoin de ressources nouvelles et l’acceptation d’exigences qui touchent aux entreprises publiques, aux marchés publics et à la gestion des secteurs stratégiques.
Un bureau est aussi un poste d’observation
La présence permanente d’une institution financière internationale modifie les circuits d’influence dans une capitale. Le bureau local suit les ministères, rencontre les dirigeants d’entreprise, identifie les projets prioritaires et mesure la capacité réelle de l’État à tenir ses engagements. Les cabinets ministériels, les agences d’investissement, les banques locales et les grands groupes cherchent alors à se rapprocher de ce nouveau centre de décision.
L’expansion intervient dans un contexte de retrait partiel de plusieurs bailleurs occidentaux et de compétition accrue avec la Chine, la Turquie et les pays du Golfe. La priorité stratégique de la BERD reste le soutien à l’Ukraine, et son extension africaine a été explicitement bornée — six pays, pas un de plus avant 2030. Pour l’institution, dont Matteo Patrone affirme que « l’Afrique subsaharienne représente l’avenir », le continent offre ce que ses marchés historiques n’offrent plus : de la croissance.
Qui en bénéficiera réellement
Pour les populations, l’arrivée d’un nouveau bailleur ne constitue pas automatiquement une amélioration. Tout dépendra des projets retenus et des obligations imposées aux bénéficiaires. Un investissement dans l’énergie ou les transports peut élargir l’accès aux services, mais il peut aussi provoquer des déplacements, une hausse des tarifs ou une concentration des bénéfices autour des grands centres urbains. Une ligne de crédit aux banques locales peut soutenir les petites entreprises — à condition que les conditions d’accès ne les excluent pas de fait.
La question du contrôle sera donc décisive. Parlements, cours des comptes, médias et société civile devront pouvoir suivre les engagements pris, les garanties accordées par l’État et les résultats obtenus. L’opacité qui entoure habituellement les grands accords de financement nourrit la défiance et permet de présenter comme des succès nationaux des opérations dont les risques sont supportés collectivement.
Des adresses, pas encore un bilan
Depuis sa création, la BERD revendiquait fin 2023 près de 190 milliards d’euros investis dans plus de 6 800 projets sur une trentaine d’économies. À cette échelle, les engagements subsahariens actuels — quelques centaines de millions — relèvent encore de la mise de départ.
L’ouverture de quatre bureaux transformera la promesse en présence ; elle ne dira rien, à elle seule, des volumes. La BERD a désormais des adresses en Afrique. Il lui reste à y avoir un bilan.
Sources : CNBC Africa (6 juillet 2026) ; Agence Ecofin (8 juillet 2026) ; Managers (10 juillet 2026) ; BERD ; étude d’impact du Sénat français ; La Tribune Afrique.