Le Bénin veut devenir le hub africain de l’intelligence artificielle (IA). Classé troisième de l’Africa AI Governance Index (AAIGI), doté depuis 2023 d’une stratégie nationale de 4,68 milliards de FCFA, le pays a posé des fondations rares dans la sous-région. Une tribune publiée le 28 septembre 2026 par l’Agence Ecofin en fait un futur exportateur de solutions d’IA : les faits invitent à plus de prudence.
La tribune est signée par Térence Beni Raphaël Quenum, fondateur du think tank Res Publica. Elle défend une thèse claire : sous la présidence de Romuald Wadagni, le programme présidentiel 2026-2033 doit transformer les fondations numériques du Bénin en véritable industrie de l’IA. Le texte relève du plaidoyer. Ses arguments méritent d’être examinés un par un.
Bénin et IA : un podium qui mesure la gouvernance, pas l’industrie
L’argument principal est la troisième place du Bénin au classement AAIGI, dominé par le Rwanda. Publié par l’Africa AI Policy Lab, une initiative du think tank kényan Lawyers Hub, l’indice évalue les 54 États africains sur 80 indicateurs. Selon les relais de presse de l’indice, le Bénin y obtient 2,58 sur 4, derrière le Rwanda (3,25) et le Nigeria (2,81), et il est le seul pays d’Afrique francophone parmi les pays jugés « établis ».
Ce résultat mesure des stratégies, des textes et des institutions. Il ne mesure ni la puissance de calcul disponible, ni le nombre d’entreprises d’IA, ni les revenus générés. Le rapport relève d’ailleurs, dans plusieurs pays africains, un décalage entre les ambitions affichées et la capacité à obtenir des résultats.
4,68 milliards de FCFA : une stratégie, pas encore une industrie
Adoptée en Conseil des ministres le 18 janvier 2023, la Stratégie nationale d’intelligence artificielle et des mégadonnées (SNIAM) 2023-2027 compte 123 actions, réparties en quatre programmes et trois phases. Elle cible l’éducation, la santé, l’agriculture, le tourisme et les services publics. Son budget prévisionnel de 4,68 milliards de FCFA, soit environ 7,1 millions d’euros, reste modeste à l’échelle de l’économie mondiale de l’IA.
Le socle existe pourtant : un datacenter national, une plateforme d’interopérabilité des systèmes publics, le pôle Sèmè City et un supercalculateur à l’Institut de mathématiques et de sciences physiques (IMSP). En numérisant son administration, le Bénin produit aussi un actif stratégique, des données structurées, dont l’IA africaine manque cruellement. Encore faut-il des règles strictes de consentement, d’anonymisation et de cybersécurité pour les exploiter.
Former avant de produire
Le deuxième pilier est la formation. Selon la tribune, le programme présidentiel déploie des cursus en science des données dans les Sèmè City Hubs, avec une « IA Factory » ouverte sans condition de diplôme ; le hub aurait déjà formé plus de 2 100 étudiants. L’effort commence plus tôt : le 27 juin 2026, le pays a lancé ses premières Olympiades nationales d’IA, avec 150 jeunes en compétition. Pour sa première participation aux Olympiades internationales, en 2025, le Bénin s’était classé 30e sur 78 équipes, après avoir déjà misé sur l’IA dès l’école primaire.
Le ministre de la Transformation digitale et de l’Innovation, Mahuna Akplogan, en poste depuis mai 2026, porte aussi l’initiative « J’aime ma langue », qui vise à intégrer le fon, le yoruba ou le bariba dans les grands modèles d’IA. L’enjeu est concret : des outils qui ne comprennent pas les langues locales resteront hors de portée d’une large partie de la population.
Calcul, talents, clients : ce qui manque encore
Le premier manque est le calcul. Le 24 septembre 2026, en marge de la 81e Assemblée générale des Nations unies, Mahuna Akplogan a participé à des discussions entre l’Union africaine et Google sur l’accès partagé aux capacités de calcul. Former des ingénieurs sans leur donner accès à des processeurs graphiques performants ne suffit pas.
Le deuxième est la rétention des talents, attirés par Lagos, Nairobi, Paris ou Montréal. Le troisième, sans doute décisif, est le client : une start-up d’IA vit de contrats. L’État peut être le premier acheteur, mais un hub ne devient régional que lorsque ses entreprises vendent au Togo, au Sénégal, en Côte d’Ivoire ou au Nigeria. Face à Lagos et à son marché de plus de 200 millions d’habitants, Cotonou peut viser le rôle d’interface francophone plutôt que celui de rival.
La SNIAM s’achève en 2027. Les chiffres à surveiller sont connus : les montants réellement inscrits au budget pour l’IA, le nombre des 123 actions achevées, la capacité de calcul disponible, les premiers investissements privés d’envergure et le devenir des diplômés de Sèmè City. Pour situer le pari béninois dans la géographie continentale de l’IA, notre dossier « Où vit réellement l’intelligence artificielle africaine ? » en dresse la carte.
Sources
- Agence Ecofin, tribune de Térence Beni Raphaël Quenum (Res Publica), « Comment le Bénin veut devenir le hub de l’IA en Afrique ? », 28 septembre 2026.
- Gouvernement du Bénin, Stratégie nationale d’intelligence artificielle et des mégadonnées 2023-2027 ; compte rendu du Conseil des ministres du 18 janvier 2023.
- Ministère de la Transformation digitale et de l’Innovation, participation aux rencontres IA de la 81e Assemblée générale des Nations unies, 24 septembre 2026.
- Nasuba Infos et Visages du Bénin, sur l’Africa AI Governance Index, août 2026.
- We Are Tech Africa et La Nouvelle Tribune, sur les Olympiades nationales d’IA, 28-29 juin 2026.








